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02.02.2007

le chien

Le chien

Je viens d'acheter un jeune chien, un boxer. Je ne sais si tu connais cette race de chien trapu. Il est adorable, avec son museau noir un peu frisé. Les enfants l'ont baptisé "Fridu", il paraît que cela signifie "nez noir" en breton. Je l'ai installé dans une boîte dans la cuisine. Il a l'air parfaitement heureux. Ce sera une compagnie lorsque je m'occuperai de "ma ferme".

Le 20-03
Je suis obligé de me lever de plus en plus tôt. Le temps de promener le chien, de nourrir la chèvre…
Tu sais, le chien adore les enfants et joue avec eux sur la cour. L'embêtant c'est qu'il a déjà crevé deux ou trois ballons. Les élèves ne le supportent pas trop non plus quand ils jouent à cache-cache parce qu'avec son flair, il a vite fait de les trouver !

10-05
Mon chien est presque adulte. C'est terrible ce que l'on peut changer à l'adolescence tout de même, tant physiquement que du point de vue du caractère. Imagine bien, j'avais acheté un boxer… mais là, il se transforme un peu plus chaque jour en… chien de chasse ! Jusqu'à ses quatre mois, un ange, d'une fidélité extraordinaire et là brusquement, monsieur s'est mis à vadrouiller. C'est bien simple, il rentre juste pour les repas, et encore…


Mardi 01-06

Je t'avais dit sur une précédente lettre que mon boxer se transformait en chien de chasse ! Écoute un peu :
Après le repas de midi, juste avant de rentrer en classe nous étions sur la cour et, soudain, j'entends des cris. Les enfants viennent vers moi, tout énervés.
Monsieur, me disent-ils, Fridu viens de rentrer… avec un lapin au travers de la gueule !
Hein ?
Oui, il s'est installé au bout du bâtiment, il essaie de le manger !
Je cours, je me précipite et effectivement je découvre monsieur, couché, un lapin mort entre les pattes. Il le mâchouille et le lèche. Et le plus fort, c'est qu'il a déjà réussi à lui enlever la peau ! Il me regarde satisfait de son travail !
Entouré de tous les enfants de l'école, je saisis le lapin et le soulève. Lui, saute pour essayer de mordre la queue, prenant cela pour un jeu. Je lui donnerai bien des coups tellement je suis contrarié mais je pense que ça ne servirait à rien. Et puis, j'aurais l'air malin devant les enfants

Comme j'arrive au milieu de la cour, j'entends des cris. Je me retourne et j'aperçois, la vieille Marie Penhoat qui, rouge de colère, franchit le portail. Ses maigres jambes flottant dans d'immenses bottes noires, s'appuyant sur une canne de sa fabrication, elle se dirige sans hésiter vers nous. Que dire?
Je savais que c'était ton chien ! Me dit-elle. J'en étais certaine ! Je tue mon lapin, je le suspends, je commence à lui enlever la peau… Je me rends compte que j'ai oublié une assiette pour le mettre… Je rentre dans la maison, je ressors, mon lapin a disparu ! Heureusement j'ai tout de suite pensé à ton bandit de chien parce que je le vois tous les jours rôder autour de chez moi !
Excuse-moi, Marie, je vais te payer ton lapin.
Mais, non, me répond-elle c'est bon, je vais le laver un peu avec du vinaigre parce que quand même, ton animal a bavé dessus et l'a traîné par terre. Mais il n'est pas trop esquinté, je vais le cuisiner et pour ta punition, monsieur le maître d'école, je t'invite à manger dimanche midi chez moi.
Euuhhh… dimanche midi ?
Allons, ne sois pas gêné, si je t'invite c'est parce que je ne t'en veux pas. Ce n'est pas une énorme catastrophe mais tu devrais tout de même garder ton chien attaché, tu vas finir par avoir des ennuis.

Et Marie sans plus attendre quitte la cour de l'école tenant son lapin aux trois quarts dépouillé à bout de bras.
Je n'ai pas le temps de retrouver mes esprits que tous les élèves de l'école m'entourent et me disent :
Vous pensez aller manger dimanche, chez Marie, monsieur ?
Ben… oui…
N'y allez pas, c'est une sorcière elle va vous empoisonner.
Ne dis donc pas de bêtises, Nicolas.
Si, si, si, reprennent dix voix en même temps. C'est vraiment une sorcière, si elle ne vous empoisonne pas, elle vous jette un sort.
Elle peut même vous obliger à vous marier avec elle ! Dit Blandine.
Qu'est-ce que tu racontes ?
La vérité, Monsieur ! Oui, oui ! Il y a de cela un an, elle avait invité mon grand-père à prendre un verre…
Et alors, dis-je ?
Et bien, Il ne pouvait plus rentrer à la maison parce que la Penhoat l'avait ensorcelé !!! Il est resté prisonnier chez elle, une semaine ! Il voulait se marier avec elle. Il a fallu que mon père s'en mêle pour qu'il puisse rentrer chez lui !
Mais qu'est-ce que tu me racontes là Blandine ?
La vérité monsieur, vous pourrez demander à ma mère ce soir.
Bon, c'est assez les enfants… vous verrez bien si je suis toujours là lundi. Dis-je soudain, afin de couper court à ces commérages. Allons rentrons en classe.

Je réalise alors que passant devant moi, pour gagner leurs places, les élèves me regardent tous avec des visages effarés, comme si j'allais affronter le démon. Ils sont tous convaincus que je n'en réchapperai pas et que lundi, ils n'auront plus d'instituteur.
L'après midi se passe malgré tout, sans la moindre allusion à cette histoire mais à la sortie, les enfants s'empressent d'informer leurs parents du danger imminent qui me guette. Les mamans prennent des airs effarés : " Mon dieu !!! Ce n'est pas possible !!! Oh ! Le pauvre !!! " et les pères s'exclament en écho :" Ça, c'est une expérience !!! Tu as dit dimanche ? Cinq jours ? Il sera faisandé à point son lapin… lundi c'est la promenade de fin d'année ? Il va falloir l'annuler ? etc.… etc… etc… " Ces quelques mots accompagnés de chaleureuses poignées de mains ressemblant à des condoléances et de regards brillants finissent par me mettre d'une humeur massacrante.
Lorsque tout le monde est enfin parti et que je regagne ma classe où dort paisiblement près du bureau le monstre qui m'a mis dans ce pétrin et qui frétille du bonheur de me retrouver, je ne peux me contrôler.
Va coucher ! Imbécile ! Sale chien ! Vagabond ! Tueur de lapins ! Disparais ! Je ne veux plus te voir ! Tu vois dans quelle situation tu me mets !
Mais monsieur, heureux d'entendre ces mots doux, frétille de plus belle, vient se frotter à moi et me lécher les mains.
C'est ça, fais celui qui ne comprend pas ! Tu feras moins ton malin si je meurs empoisonné, tu comprendras alors peut-être que tu avais la chance d'avoir un maître trop gentil et trop compréhensif, idiot !


Dimanche 06-06

16 H
Je viens de terminer mon repas chez Marie Penhoat. Pour l'instant, ça va, j'ai l'estomac un peu lourd mais rien d'inquiétant. Je vais tout de même t'en faire un compte-rendu avant que les premiers symptômes apparaissent.

Comme midi sonnait, je suis arrivé devant la bien modeste demeure de Marie. Je n'ai pas eu besoin de frapper à la porte, elle m'attendait sur le seuil. Ses cheveux étaient ramassés dans une écharpe sombre. Elle portait ses habits du dimanche : un tablier noir épais, des sabots de bois qui brillaient. Toutes les rides de son visage riaient tant elle était fière d'accueillir l'instituteur du village à sa table.
Bonjour Marie.
Bonjour monsieur le maître d'école. Entre donc.
Lorsque je franchis la porte, je découvre une demeure d'un autre âge. Le sol est entièrement en terre battue. Tout se tient en une seule pièce. Une immense cheminée occupe presque un pan de mur. Juste à côté, son lit, pas bien grand recouvert d'un couvre-lit blanc, ressort dans cette pièce si sombre. Et devant la minuscule fenêtre, la table sur laquelle elle a posé deux assiettes. Elle me dit de prendre place. Je m'assois donc sur un banc un peu bancal.
- Ah ! Monsieur l'instituteur, tu vas me dire des nouvelles de ce civet !
Je lui souris en guise de réponse mais je suis inquiet. Je sens mon estomac noué et je crains qu'il refuse toute nourriture.
Elle pose le grand chaudron sur la table et soulève le couvercle. C'est vrai qu'il s'en dégage une délicieuse odeur.
Elle prend mon assiette et j'observe ses mains… noires ! Oh là, là, quelle propreté !!! Je réalise alors que sa personne dégage une odeur… pas bien agréable. Je ferme les yeux pour essayer de maîtriser la panique qui me gagne. Je voudrai fuir… si seulement je pouvais trouver une excuse valable !
J'ouvre les yeux, juste pour la voir poser en face de moi, mon assiette remplie à ras bord. Elle, par contre, s'est servi un fond.
Elle s'assoit en face de moi. Je goûte.
Elle plonge son regard dans le mien attendant mon appréciation.
Ton ragoût est vraiment délicieux, Marie.
Ah ! Dit-elle soulagée, j'avais tout de même un peu peur qu'il ne soit pas à ton goût.

Nous bavardons en mangeant et petit à petit, je m'aperçois que cette femme est très cultivée. Nous parlons de la politique du pays, de nos élus, de littérature. Je réalise aussi que ses connaissances concernant les plantes sont impressionnantes. Elle connaît leurs propriétés et je découvre avec stupeur qu'elle soigne plus ou moins tous les gens des villages alentours.
Pour elle, les plantes ne sont pas seulement belles ou parfumées ou envahissantes… mais des êtres vivants, chacune possédant la faculté de créer des produits qui peuvent soigner et guérir.
Tu sais, me dit-elle, rien ne se fait en un jour, tu dois le savoir toi, qui forme les jeunes enfants. Eh bien, les plantes t'apprennent la patience. Tu dois t'en occuper, attendre qu'elles s'épanouissent et puis un jour elles te donnent ce qu'elles ont su créer et qui peut te guérir… ou te tuer… c'est selon… Si ça t'intéresse, me dit-elle, je t'apprendrai.
Oui, Marie, c'est passionnant, si tu le veux bien, je reviendrai souvent pour que tu m'apprennes.
Elle se lève souriant.
Je vais te préparer un café me dit-elle.
C'est lorsque je la vois soulever avec peine un seau d'eau, pour remplir sa bouilloire, que je réalise qu'elle doit tirer l'eau du puits, ce qui doit ête épuisant pour cette femme âgée. Comment alors parler d'hygiène ?
Marie, tu n'as pas l'eau courante ?
Eh non, j'ai souvent demandé mais c'est toujours la même réponse… ça coûte trop cher d'amener l'eau dans ma maison isolée. Ils veulent que j'aille habiter dans un logement "social". Ces maisons neuves qu'ils ont construites au centre du village.
Tu as refusé ?
Elle me regarde au fond des yeux pour essayer de deviner si je suis aussi idiot que ceux qui lui proposent cette solution. Et je comprends alors que sa vie est là, dans cette maison sombre mais dans laquelle elle se sent bien.

En quittant sa demeure, je suis décidé à faire mon possible pour lui venir en aide. Demain matin, j'essaierai de parler au maire, peut-être acceptera-t-il l'extension du réseau d'eau ? Je n'y crois pas beaucoup.
Maintenant, je m'en veux d'avoir hésité et d'avoir eu honte de venir chez cette pauvre femme. Je vais préparer une leçon de morale et sermonner un peu mes "bandits". Il va bien falloir qu'ils apprennent à ne plus juger les gens sur la mine !
Quand je rentre à la maison, je dépose dans la gamelle de Fridu, des restes provenant de notre repas. Marie n'est vraiment pas rancunière, elle a pensé à lui. Celui-ci arrive frétillant, flaire un peu son repas… et retourne sur sa niche sans y toucher ! Du coup, me voilà encore inquiet.

Lundi matin
Je me suis rendu à la mairie. Naturellement il n'est pas possible d'envisager de dépenser une fortune pour amener de l'eau dans une maison pratiquement en ruine. De plus les propos du maire m'ont paniqué. Il parle de l'obliger à quitter sa maison parce que d'après lui, on ne peut laisser une personne âgée dans une maison insalubre. Que faire ? Que faire ?

J'ai aussi commencé la première leçon de morale.
Doit-on ignorer, rejeter une personne pauvre ? Doit-on penser qu'elle peut-être malhonnête ?
Et pour les jours suivants :
Est-il possible d'aider une personne pauvre ? Comment ?
Connaissez-vous dans le bourg quelqu'un dans une telle situation et que nous pourrions aider ?
Chaque question posée entraîne de vives conversations et il faut bien dire que les enfants ont un grand bon sens et un cœur admirable. Ils ont naturellement pensé qu'il serait bon de venir en aide à Marie… Comment ? Ça reste à déterminer.

Vendredi
Ce matin une demi-heure avant la classe, douche glacée après l'euphorie… Depuis une semaine j'étais aux anges, satisfait d'apprendre aux enfants à respecter autrui, à être charitable et puis voilà… A huit heures on a frappé à la porte de la classe. Le président de l'association des parents d'élèves, un homme mince, grand, se tenant bien droit, raide pourrait-on dire est entré. Il a immédiatement tenu des propos agressifs :
Je viens vous faire-part de mon mécontentement, concernant vos leçons de morale. Je trouve inadmissible qu'aujourd'hui, vous en soyez encore à prêcher cette charité d'un autre âge. Aujourd'hui, monsieur, nous sommes à l'ère de la compétition et de l'épanouissement personnel. Ce qui veut dire que l'on ne peut pousser les enfants à cette sensiblerie ridicule. Dans notre monde, certains restent sur le bord du chemin et c'est tant pis pour eux.
Ce n'est pas ma conception de la vie, lui ai-je répondu.
C'est la mienne, monsieur, et si vous persistez dans vos leçons ridicules, j'enlève mes trois enfants de votre école. Combien vous en restera t-il ? Dit-il en un sourire suffisant, certain de sa victoire…
Et sans un mot de plus, il a quitté la classe.

Je me suis assis au bureau, au bord de la nausée. Les monstres de ce genre doivent-il toujours avoir raison?
J'ai senti, soudain sur mes genoux, la gueule de mon chien. Il a peçu ma tristesse. Il me regarde de ses yeux doux qui me disent de ne pas trop m'en faire.
Tu vois dans quelle histoire tu m'as embarqué en allant voler ce lapin ?
Il a soupiré… et c'était déjà l'heure de classe.
Les enfants sont rentrés. Dire que j'ai été efficace cette matinée serait exagéré. Il n'y a pas eu de leçon de morale, il faut que je prenne le temps de réfléchir, si j'y arrive. Je me sens désemparé, bien seul et malheureux.

Lundi

Les ennuis continuent… Je viens d'apprendre qu'une parente d'élève essaie aussi de lancer une pétition pour demander mon départ. D'après elle, je délaisse "le programme scolaire" et perds mon temps à venir en aide à une femme qui est la honte du bourg.
Mais pourquoi les gens sont-ils si méchants ?
Tu vois, je me plaisais dans ce village, mais je crois que de toute façon je partirai. Je me demande même si je suis fais pour être enseignant ? Suis-je si mauvais ?

Jeudi matin

Dès la porte de la classe franchie, deux enfants sont venus demander un rendez-vous pour leurs parents. Que me veulent-ils encore ? Il me faudra attendre ce soir dix huit heures pour le savoir, encore une journée d'inquiétude… Je me sens de plus en plus mal. J'étais si heureux parmi ces élèves et voilà que tout est brisé. Cette communion d'esprit que j'avais réussi à créer et qui était la source de mon bonheur ne peut plus exister. Je sais que les enfants, eux ont toujours une totale confiance en moi. Ils ont essayé plusieurs fois de relancer la discussion concernant l'aide à apporter aux démunis mais j'ai prétexté le retard dans le programme pour ne pas donner suite à leur souhait. Suis-je lâche ? Je me sens seul, je n'ai personne à qui parler. Je sens que je ne pourrai tenir bien longtemps ainsi.

Jeudi soir

A l'heure prévue, j'ai vu les deux pères traverser la cour. Leur air soucieux m'inquiétait déjà. Ils ont frappé à la porte et sont entrés. Halés, mal rasés, pantalon de travail maculé, mains puissantes calleuses, je les sentais assez mal à l'aise dans une classe.
Vous vouliez me parler ? Dis-je ?
S'ils pouvaient se douter, eux que mon cœur allait exploser.
Oui, dirent-ils en me regardant dans les yeux. C'est à propos de Marie Penhoat.
Oui ?
Nous savons que cette histoire t'a attiré des ennuis. On est venu te dire qu'on est avec toi. Louis, est plombier, moi je suis couvreur, on veut bien retaper les murs et la toiture de la maison de Marie Penhoat et aussi installer une arrivée d'eau et un évier.
Comment cacher mon excès de sensiblerie et les larmes qui brouillent mes yeux ? J'ai la gorge nouée, je ne peux parler. Je me contente de leur serrer vigoureusement la main pour qu'ils comprennent combien je suis touché par leur geste.
Je vous remercie, je vais réfléchir, mais pour le moment je ne sais ce que je dois faire. J'ai déclenché une telle pagaille dans le bourg avec cette histoire.
Oui, nous savons, mais c'est toi qui as raison Yvan, ne cède pas, on est avec toi.

Vendredi

Ça continue !!! Mais ça ne finira donc jamais ?
Vers quinze heures, visite surprise de l'Inspectrice. Inspection en règle de mon travail, puis lorsque les enfants sont partis à 16 h 30, un entretien que nous allons qualifier de "serré". Au début, c'était des remarques, disons "normales" puis, petit à petit, je me suis rendu compte qu'elle avait particulièrement approfondi mes fameuses leçons de "morale" et qu'elle cherchait maintenant le moyen de me prendre en faute. Alors comme une bête blessée, j'ai réagi en faisant front :
Allez, Madame l'Inspectrice, lui ai-je dit, soyez franche, toute cette histoire d'aide à apporter à Marie Penhoat est arrivée à vos oreilles. Un parent vous a demandé d'intervenir ?
Cela ne vous regarde pas, Monsieur Coz, m'a-t elle répondu en essayant de conserver une voix posée mais je la percevais maintenant agressive.
Je pense pourtant que cela me regarde, et même beaucoup. Lui ai-je répondu, sur un ton sans doute trop nerveux, ce qui l'a certainement fort incommodée.
Monsieur Coz, je pense que vous avez agi à la légère en mêlant les enfants qui vous sont confiés, à cette histoire d'aide à une "clocharde".
Mais, Marie, n'est pas une clocharde ?
Ce n'est pas ce que mon enquête m'a permis de découvrir. De plus, monsieur, vous n'êtes pas sans savoir qu'il s'agit d'une femme de mauvaise vie qui a même réussi à semer le trouble dans des familles de gens…
Respectables ? Oui, vous voulez sûrement parler de ces notables bien pensants, dont le pauvre grand-père, a bien failli s'installer chez cette femme ?
Ne soyez pas insolent, monsieur Coz. J'ai bien analysé vos leçons dites "de morale" et laissez moi vous dire qu'elles portent bien mal leur nom. Il s'agit plutôt de leçons d'incitation à fréquenter des gens de morale douteuse. Ah ! Vous en trouvez, vous des modèles pour les enfants qui vous sont confiés ! Si je vous laissais faire, en quelques années, par votre faute, cette commune verrait son école fermer. Je dois donc vous dire que je trouve votre comportement pédagogique pour le moins léger… et sachez bien, Monsieur Coz, que je ferai mon rapport en ce sens.

Sur ces mots, elle a quitté la classe et je suis resté là, anéanti une fois de plus.
"Eh bien, il ne fait pas bon fréquenter les pauvres gens, me dis-je. Mais quand et comment toute cette histoire va-t-elle s'arrêter. Je suis révolté et dégoûté. Me voilà avec un conflit de riches bien pensants contre les pauvres et les ouvriers au sein de mon école. Mais qu'ai-je fait de si monstrueux ?"
Cette fois je suis décidé. Je vais demander un autre poste dans un autre village et si je découvre les gens aussi mauvais, je changerai de métier.

Fridu a une nouvelle fois posé son museau sur mes genoux, il me regarde dans les yeux et soupire.
Oh tu peux faire ton câlin, maintenant, lui dis-je. Sais-tu au moins dans quelle misère tu m'as mis ?

Samedi bien après la tombée de la nuit

Quelqu'un frappe à ma porte :
- Entrez ! Ah ? ...
Cette interrogation m'a échappé en découvrant dans l'entrebâillement de la porte… l'abbé Kermeur, le curé du village.
- Je peux entrer me demande-t-il ?
- Bien sûr lui répondis-je… Asseyez-vous.
- Tu te doutes de ce qui m'amène ?
- Je pense… vous venez, vous aussi certainement, hurler avec les loups ?
Mon ton est très désagréable mais je suis à bout.
Il ne relève pas l'attaque et m'observe un instant silencieux.
- Détrompe-toi Yvan. Je suis effectivement au courant de toute cette histoire mais j'ai honte pour tous ces gens qui t'accusent injustement. Je voudrais bien t'aider.
- M'aider ? Lui dis-je incrédule ? Vous voulez ma mort ?
Il sourit devant cette nouvelle provocation.
- Je sais bien que si je t'apporte franchement mon concours tu seras "grillé". On t'accusera même de connivence avec "les curés" ce qui va hâter ta perte. C'est d'ailleurs pour cela que j'ai attendu la nuit pour venir frapper à ta porte.
- Alors qu'elle aide pourriez-vous bien m'apporter, à part votre soutien moral auquel je suis sensible, notez le bien!
- Acceptes-tu que nous discutions un moment ?
- Naturellement. Vous voulez prendre quelque chose ? Mais je n'ai que de l'eau et du jus de fruits.
- Un jus de fruits, ça ira bien…
- Je le sers souriant intérieurement, pensant que l'abbé Kermeur, grand amateur de vins fins, commençait ici, chez le mécréant du village, son chemin de croix, en buvant de l'eau.
- Il faut que je te dise tout de suite, Yvan, ce qui motive ma conduite. Vois-tu, je ne le fais même pas pour te venir en aide. Lorsque j'ai appris tes ennuis, au début, tu le devines bien, j'étais même plutôt content… Nous resterons toujours des frères ennemis n'est-ce pas ? Dit-il en souriant et en me regardant au fond des yeux.
Je réponds à son sourire, la franchise de cet homme me plait. Il poursuit :
Et puis, je suis resté spectateur silencieux de cette cabale qui s'est développée contre toi, me disant que les laïcs ne valaient décidément pas plus chers que quelques-uns de mes paroissiens.
Il s'est tu, poursuivant intérieurement sa réflexion. Je respecte son silence et attends patiemment qu'il poursuive. Il soupire soudain et reprend :
C'est ce matin en me rasant, que quelqu'un m'a parlé. Tu sais, celui que toi tu ne peux entendre, pauvre mécréant ! Il m'a dit "Tu n'as pas honte de laisser ce pauvre Yvan…"
- Il me connaît ?
- Arrête de plaisanter… Il m'a dit "Mais c'est toi qui devrais être à sa place. C'est toi, le prêtre, c'est toi qui dois secourir les malheureux. La pauvre Marie, tu ne l'as même jamais aidée." Je pense qu'il devait être vraiment en colère parce qu'il m'a dit aussi "c'est plus agréable n'est-ce pas de prendre ses repas dans des familles bourgeoises que de partager le maigre repas de Marie ? C'est toi, qui devrais être celui qui chaque matin va lui tirer l'eau du puits."
Là, je me suis senti soudain couvert de honte. Voilà la raison de ma visite. Comprends bien Yvan, je ne viens pas t'aider. Je viens essayer de me racheter.

- Ça, monsieur le curé, ça va être difficile. La voix d'un mécréant, ne doit pas peser beaucoup là-haut !
- Arrête de plaisanter Yvan. Je viens me racheter à mes propres yeux. Je sais l'ampleur prise par cette histoire et le désarroi dans lequel tu te trouves.
- Oh, vous ne connaissez pas tout.
- ?
- J'ai eu la visite de l'inspectrice, cet après midi. Je vais avoir le droit à un rapport désastreux pour avoir mis l'existence même de l'école publique du village en danger.
- Ton rapport passera par l'inspection académique ?
- Oui, certainement
- Alors ne t'inquiète pas, j'en fait mon affaire ?
- Vous avez vos entrées à l'inspection académique ? Mais vous avez tout infiltré alors !!! Ça ne m'étonne plus que tout aille si mal !
- Il se contente de me sourire, satisfait dans le fond, de montrer l'étendue de la puissance des "cléricaux"
- Bon, Yvan, je suis venu te prévenir que je vais mener une attaque foudroyante contre ton camp. Ceci afin de les obliger à se regrouper autour de toi, quitte à chasser les quelques brebis galeuses qui sont la cause de tes ennuis. Ça te va ?
- Que comptez-vous faire ?
- Tu verras… sois simplement prêt à réagir le moment venu.

Nous bavardons fort tard dans la nuit, de choses et d'autres. Nous partageons les mêmes points de vue sur des tas de choses. Je m'aperçois aussi que sa solitude est bien aussi grande que la mienne et il m'avoue que bien souvent ses ouailles lui mènent la vie bien dure. Lorsque nous nous séparons, nous sentons bien que nous aurions pu être amis mais que nos chemins resteront toujours séparés.

N'oublie pas Yvan, ça va être violent, ce qui devrait souder tes parents autour de toi et ton école. J'espère que ça t'aidera à repartir du bon pied.

Lorsqu'il a disparu dans la nuit et que je referme ma porte, je me sens le cœur plus léger. Voilà une aide pour le moins inattendue. "Les voies du seigneurs sont impénétrables" me dirait "mon ennemi héréditaire!!! "

Lundi matin

Gros attroupement de parents devant l'école, les discussions se poursuivent après l'entrée en classe des élèves, les mines sont graves. Le recteur Kermeur aurait-il lancé son attaque ? Je sens encore l'anxiété m'envahir ! Je m'en veux, je ne vais pas encore être au mieux avec mes élèves... Ah, si on pouvait me laisser enseigner tranquillement que je serais heureux.

Lundi midi
Au courrier je découvre une enveloppe épaisse, sans marque extérieure postée à Landerneau. J'ouvre, je découvre une écriture, régulière, fine, sur plusieurs pages photocopiées. Intrigué, je commence à lire :
"Mes bien chers frères, …"
C'est le sermon prononcé par l'abbé Kermeur, à la messe du dimanche !
- Ecoute ça Fridu, tu vas me dire ce que tu en penses :

"… vous n'êtes pas sans savoir que notre commune est secouée en ce moment par une violente polémique envers un mécréant, que je ne vois bien sûr jamais en ce lieu saint. Nous devrions donc nous en réjouir… mais attention, mais bien chers frères, ne nous arrêtons pas à des considérations trop superficielles et posons-nous la question : Ce que fait cet homme, n'aurait-il pas été de notre devoir de chrétien de le faire ? La charité ne devrait-elle pas être pour nous une chose quotidienne, aussi naturelle que les battements de notre cœur, aussi vitale pour nous que l'air que nous respirons ? Et au lieu de cela qu'avons nous fait, nous chrétiens qui nous rassemblons chaque semaine dans notre église, oui, qu'avons nous fait ? Nous avons souri des ennuis de qui faisait le bien, nous avons même applaudi à ses malheurs, nous nous sommes rangés, il faut bien le dire, du côté de ceux qui vivent dans l'aisance, de ceux qui ont de l'argent. Non seulement nous n'avons pas tendu une main secourable à ceux qui n'ont rien, mais encore là, en ce moment, nous tentons de nuire à ceux qui font le bien… pensez-vous que là haut, le seigneur qui vous regarde soit fier de vous ? de son église ? de son abbé qui jusqu'ici comme vous est resté spectateur plutôt heureux de contempler le malheur des autres ! Jusqu'à ce que la honte recouvre mon visage et qu'une voix ait hurlé à mon oreille de sourd "mais vous êtes des monstres dans cette paroisse !!! Mais qu'est ce que c'est que cette église qui se moque des faibles et des mal habillés ! Pensez-vous gagner un jour le ciel en agissant de la sorte ?" Oui, mes frères la honte, le rouge de la honte devrait couvrir nos visages, nous ne devrions même plus oser nous regarder dans la glace ! Que nous laissions les sans dieu se comporter de la sorte, ça je le conçois, mais nous, ne sommes-nous pas des chrétiens, ne devrions-nous pas être sensibles au malheur des autres et toujours tendre une main secourable ? L'enfer, voilà ce qui nous guète tous ici si nous ne réagissons pas immédiatement. Prenons le relais des mécréants, montrons-nous généreux, compréhensifs, soyons à l'écoute des autres, rejetons les brebis galeuses qui nous entraînent sur les chemins de l'enfer. Reconnaissons le bien, même s'il est fait par ceux qui ne fréquentent pas notre église, ces mécréants qui sont parfois plus chrétiens que nous dans leur comportement.
Voilà, ce que je devais vous dire ce matin pour que vous puissiez réfléchir et réagir avant qu'il ne soit trop tard. Oeuvrons tous ensembles pour que le calme revienne dans notre commune, redevenons charitables et compréhensifs en un mot redevenons ce que nous n'aurions jamais du cessé d'être… de bons chrétiens…
Amen"

Alors chien ? Comment dois-je réagir maintenant ?
Couché, le museau sur les deux pattes, il ouvre paresseusement un œil. La lecture de sermon l'a endormi !

Je saisis un papier sur lequel je griffonne une réponse que je posterai en soirée :
"Si après un tel sermon, l'évêché vous cherche des ennuis, faites moi savoir… j'interviendrai… discrètement !!!
Merci quand même.
Le mécréant"

Mardi matin

Nouveau "grand conciliabule" des parents à la porte de l'école… et nouveau choc émotionnel, Blandine me tend un mot. Son père me demande de remettre à sa fille un certificat de radiation concernant ses trois enfants. La journée commence bien !
Le sermon ne semble pas avoir eu l'effet escompté, à moins qu'il s'agisse là, de la brebis galeuse à éloigner ?

Jeudi matin

Deux mères de famille se présentent à la porte de la classe, avant les cours. Elles demandent à me parler. Nouveau stress, que me veulent-elles ? Encore des mauvaises nouvelles ? Elles entrent immédiatement dans le vif du sujet :
- Les parents se sont réunis hier soir, toujours à propos de l'histoire de Marie Penhoat.
Je reste silencieux, j'attends…
Les débats ont été bien vifs, même violents. Et pour finir, nous avons mis en minorité notre président borné qui est parti en claquant la porte.
- Oui, et avec ses enfants, dis-je. J'ai fourni les certificats de radiation pour ses trois enfants, aujourd'hui même.
- Il fallait s'y attendre. Mais bon, la situation est maintenant plus saine et nous venons au nom de l'association, vous présenter nos excuses. Nous avons décidé d'organiser une fête et tout l'argent recueilli servira à apporter une aide à Marie. Nous aimerions que les enfants puissent y participer.
Je reste silencieux, une boule me noue la gorge. Devinant mon émotion les deux mamans décident de se retirer :
- Nous vous laissons réfléchir, nous passerons prendre votre réponse ce midi, dit l'une.
N'oubliez pas, monsieur, que nous sommes désormais tous à vos côtés.
Elles sortent, referment la porte. Resté seul, je me tourne vers le tableau noir, comme pour cacher mon émotion à la classe pourtant vide et n'en pouvant plus, je pleure… je pleure… je pleure…

Je retrouve enfin plus heureux mes élèves mais je ne peux dire que je suis totalement heureux. Trois places non occupées me rappellent que j'ai perdu des élèves gentils, courageux, attachants. Mais, qu'y puis-je ?

Jeudi soir

A peine les enfants ont-ils quitté l'école que le maire frappe à la porte.
Tu as cinq minutes Yvan ? Je dois te parler.
Nous asseyons face à face, chacun à une table d'écolier.
Tu devines bien ce qui m'amène ? Hier soir, il a fallu réunir de toute urgence le conseil municipal. Ah, ça, tu as réussi à mettre la commune sans dessus dessous avec ton idée d'aider Marie Penhoat.
Mais, je n'y suis pour rien…
Un peu tout de même, je pense. Toi, un athée notoire, tu as même réussi entraîner le curé et ses ouailles dans cette histoire. Je me demande comment tu t'y es pris…
C'est certain, ça fait mauvais effet, la municipalité communiste, sensée défendre les faibles, se montre moins généreuse que la cure…
Ah, ne te fou pas de moi, s'il te plaît, tu sais bien que j'ai proposé de la reloger dans un appartement neuf, au bourg.
C'est idiot.
Comment ça, idiot ?
Eh oui, vous ne vous rendez pas compte que sa vie est là-bas dans sa maison entourée de son jardin, à s'occuper de ses quelques animaux.
Bon, inutile de revenir là dessus, tu as gagné, avec l'aide de l'église, mais tu as gagné. Ceci étant, nous ne sommes pas plus riches pour autant. Comme toute la population semble s'y mettre, vois si tu peux gérer tout ça. Nous, nous ne pourrons apporter d'argent mais nous mettrons à votre disposition les locaux et les ouvriers de la commune pour assurer "l'intendance". Ça te va ?

Mardi soir

Dans une salle municipale, chose à peine imaginable, sont regroupés autour d'une même table : responsables paroissiens, parents de l'école publique, le maire et plusieurs des ses adjoints communistes. Je glisse à l'oreille de l'abbé:
Pour marquer l'importance de ce congrès œcuménique, vous auriez du mettre une soutane, l'effet aurait encore été plus saisissant.
Le visage rayonnant, il ne dit mot, mais pose la main sur mon épaule.

A une heure du matin, rentrant à la maison, je réveille mon chien pour lui expliquer que tout est réglé, que les tâches sont définies et que ce sera une grande fête avec le concours exceptionnel du bagad de Quimper (parce que la sœur de la présidente des parents des élèves a comme copain le responsable de… ? Enfin, je ne sais plus très bien, mais c'est quelqu'un de très, très important.)
Il baille à s'en décrocher les mâchoires, mais il reste patient et fait semblant d'écouter. C'est la moindre des choses parce qu'il sait qu'il est quand même à l'origine de toute cette histoire !!!

Dimanche trois semaines plus tard

Il est 15 h, je suis bien fatigué parce que la nuit dernière a été bien courte.
Hier, c'était la fête tant attendue. Il y a eu foule et beaucoup de monde des communes environnantes. Il était bien minuit lorsque tout s'est terminé. Tous les responsables se sont ensuite réunis dans la sacristie de l'église pour faire les premiers comptes. Il semblerait que nous ayons récupéré 16000 € tu imagines ce que représente une telle somme ? Nous allons vraiment pouvoir effectuer de gros travaux sur la maison de Marie.

Mercredi matin

La somme ayant été confirmée, les divers responsables m'ont demandé d'aller annoncer la bonne nouvelle à Marie et voir avec elle quand il sera possible de commencer les travaux. Je quitte la maison vers neuf heures, Fridu me suit satisfait de partir si tôt en promenade. J'emprunte un long chemin creux bordé de talus très élevés mais le soleil le pénètre juste dans son axe. En fait, je marche la lumière dans les yeux, j'y vois comme le symbole de la bonne nouvelle que je vais annoncer. Je respire profondément un air frais ampli des mille parfums de la campagne. Me voilà totalement réconcilié avec mon village et sa nature. Je me sens heureux, heureux, heureux.
La petite maison de Marie m'apparaît bientôt. La porte est grande ouverte si bien que je ne frappe pas. J'appelle :
Marie, est-ce que je peux entrer ?
Ah, c'est toi Yvan ? Tu es bien matinal ce matin. Entre, je vais t'offrir un café.
Je peux rester le prendre dehors, au soleil, Marie ?
Ah, si tu veux, assieds-toi sur le banc devant la fenêtre. J'arrive.
Elle apporte d'abord deux énormes bols un peu ébréchés qu'elle pose sur une pierre qui sert de table. Elle disparaît encore dans la maison et revient avec une cafetière émaillée. Elle remplit les bols à ras bord d'un liquide bouillant, marron noir, ramène sa cafetière dans la pièce et vient s'asseoir sur le banc à côté de moi.
Nous restons là silencieux, absorbant, par tous nos sens, les cadeaux que nous offre la nature : la tiédeur du soleil, le chant des oiseaux, les mille couleurs des feuillages, des fleurs, les parfums… (euh, un peu altéré quand même la qualité du parfum !) Ce qui me ramène à la réalité de ma visite.
Tu vis vraiment dans un cadre magnifique, Marie.
Oui, Yvan, et ils voudraient me chasser de ce paradis.
Tu sais, Marie, je viens t'apporter une nouvelle qui va t'enchanter ?
Ah ?
Je lui raconte en quelques mots la mobilisation des habitants du bourg et de la municipalité. Je lui explique qu'elle va si elle le désire pouvoir réparer sa toiture, installer l'eau courante dans sa cuisine, améliorer son chauffage… enfin, à elle de réfléchir parce qu'elle dispose d'une main d'œuvre gratuite et de 16 427 Euros pour effectuer ses travaux.
Euros ? Me dit-elle.
Ça doit faire plus de 100 000 F Marie, si ça te parle plus.
100 000 F ? Tu es fou Yvan. Qu'est ce que tu me racontes là ?
La vérité, Marie. Toute la population s'y est mise, c'était une fête énorme.
Je vais reprendre du café, me dit-elle.
Elle se lève, pénètre dans sa maison et au même instant, je perçois un bruit sourd, comme une masse qui tombe. Inquiet, je me lève d'un bond.
Tu as un problème Marie, quel est ce bruit ? Que s'est-il passé ?
Ne recevant pas de réponse, je me précipite à l'intérieur et je trouve la pauvre femme, évanouie sur le sol.
Marie ? Marie ? Marie ? Que t'arrive t-il ? Dis ? Réponds-moi ?
Je tapote ses joues, mais elle reste inconsciente. Je réalise alors qu'elle est allongée sur la terre battue et que je ne peux la laisser là. Avant d'appeler du secours, je décide de la porter sur son lit qui se trouve à un mètre à peine. Je m'accroupis, passe un bras sous ses jambes, l'autre sous ses épaules et la soulève… difficilement, parce qu'en réalité, elle est très lourde. Je fais un pas en direction du lit et… je glisse, je tombe et la pauvre vieille se retrouve à nouveau par terre. Cette fois, le choc l'a réveillée. Elle ouvre les yeux en gémissant et me découvre à genoux au-dessus d'elle.
Yvan ? Qu'est ce qui m'est arrivé, Yvan ?
Et comme elle essaie de bouger, elle gémit encore :
Ah ! J'ai mal à la hanche, je ne peux plus bouger. Yvan, j'ai la jambe cassée !
Et comme je reste là comme un idiot à la regarder, elle me dit :
Appelle du secours, Yvan, j'ai la jambe cassée.
Tout de suite, Marie.
Une heure plus tard, la pauvre femme prend le chemin de l'hôpital dans l'ambulance des pompiers… et moi je suis malade, malade, malade… mais pourquoi ai-je voulu la porter ? Cette histoire ne finira donc jamais ?

Le chien suite... 15
Quelle journée, je suis malheureux et chacun me réconforte, en me disant, qu'à cet âge, les fractures du col du fémur sont très fréquentes et que ça peut se produire comme cela sans raison apparente. Je me garde bien d'avouer que c'est moi qui lui ai cassé la jambe !

Le soir, j'ai téléphoné à l'hôpital. L'opération s'est bien passée, il suffit d'attendre maintenant qu'elle récupère, me dit-on. Je suis tranquillisé, mais pas plus fier de moi pour autant.
Jeudi soir après la classe

Je frappe à la porte de la chambre de Marie. J'ouvre, je la reconnais à peine, ses cheveux blancs, coiffés en un chignon impeccable.
- Ah ? Yvan, c'est toi, entre.
- Bonjour Marie, alors comment te sens-tu ?
- Très bien, très bien Yvan.
- Ça n'a pas été trop douloureux ?
- Ah ! Si !
- Tu as beaucoup souffert ? Marie.
- Ah ne m'en parle pas, mon pauvre Yvan. A peine rentrée à l'hôpital, on m'a fait prendre une douche et puis, je suis entrée en salle d'opération. Tu sais, on ne m'a pas endormi, juste une péridurale pour que je ne souffre pas.
- Et ça n'a pas marché ? Si tu dis que tu as souffert ?
- Ah, non, l'opération, là j'ai pas souffert.
Et comme je reste la regarder, interrogateur, elle poursuit :
- Non, c'est pas ça le plus terrible.
- ?
- Sois disant, pour que tu ne t'inquiètes pas durant l'opération, on te met un casque sur les oreilles, avec de la musique… enfin, de la musique… poursuit-elle l'air catastrophée.
- Et alors ?
- Alors, mais, c'était affreux mon pauvre Yvan. Du Mozart, qu'ils m'ont dit que c'était… une musique, tu n'as jamais rien entendu de si terrible !!!
- Mozart ? Affreux ?
- Ah ! Oui alors ! Je leur ai dit, "arrêtez-moi ça tout de suite, si vous ne voulez pas que je meure pendant l'opération !"
- Tu leur as dit ça ? Et c'était ça ta terrible souffrance ? Essayant de garder mon sérieux, je poursuis... Et alors ?
- Ben alors, ils ont enlevé le casque.
- Et c'était mieux ?
- Ah, oui ! La scie, le marteau, même la perceuse, ça je connais… Tu sais, mon pauvre mari m'a quitté depuis longtemps, mais il était menuisier et ça m'a replongée dans l'atmosphère de son atelier, pendant deux heures… Là, j'étais bien.
- Ah, Marie, je t'adore, lui dis-je…


Mercredi suivant, le matin

Je pénètre dans la chambre de Marie. Elle m'accueille avec un sourire épanoui.
- Yvan, me dit-elle, tu te préoccupes beaucoup trop de moi. Tu es là chaque jour, à m'apporter des gâteaux, des fleurs. Je ne veux plus rien accepter. Et quitte cet air si triste. Je ne suis pas mourante, tout de même. Regarde, je me lève déjà et je fais quelques pas. Dans quelques mois, je t'assure, il n'y paraîtra plus.
- Ce n'est pas ça Marie, j'étouffe…
- Quoi ? Tu es malade Yvan ? Mais alors, tu dois te soigner. Dis moi ce que tu as, je te dirais les tisanes que tu pourras préparer à partir des plantes de mon jardin.
- Non…
- Quoi non ? C'est le moral qui est atteint ? Pour ça aussi tu sais, j'ai ce qu'il faut.
- Marie, écoute-moi, il faut que je t'avoue quelque chose de grave et après tu auras même le droit de me haïr.
- Allons, Yvan, je ne me trompe jamais sur les gens. En toi, j'ai une totale confiance, tu appartiens à la catégorie des gentils Yvan. Que peux-tu avoir de si terrible à m'annoncer ?
- Ecoute, Marie, je vais te le dire, je ne pourrais plus vivre si je garde pour moi cette énorme bêtise.
- Allez, Parle Yvan, je t'écoute. Dit-elle en prenant ma main.
- Voilà, Marie, C'est moi qui t'ai cassé la jambe.
- ??
- Oui, en rentrant dans ta maison, tu as eu un malaise. Tu t'es évanouie et tu es tombée inconsciente sur le sol. J'ai voulu, pour que tu sois plus à l'aise, te porter dans ton lit.
- Et ? Demanda Marie.
- Et j'ai glissé sur le sol humide, je suis tombé et je pense que c'est lorsque tu es arrivée au sol, que ta jambe s'est cassée.
Prise d'un fou rire incontrôlé, Marie hoquetait
- Ah ! Mon chéri, voilà, ça t'apprendra à serrer des vieilles dans tes bras…
Cramoisi, j'attends patiemment qu'elle se calme, mais elle rit, rit, rit… sans pouvoir s'arrêter… et soudain… je la vois s'affaisser sur son oreiller ! Elle s'est encore évanouie !
- Marie ! Marie !
J'appuis frénétiquement sur la sonnette pour appeler du secours. Un interne arrive, il réagit prestement…
- Vous voulez sortir un moment dans le couloir, me dit-il ?
Et voilà, je suis effondré, effondré… Je m'assieds sur une chaise, la tête dans les mains… et je sursaute lorsqu'une voix me dit :
- C'est bon, monsieur, vous pouvez rentrer. Madame Penhoat a récupéré. Vous êtes vraiment sa providence. Voilà deux fois déjà, que vous venez à son secours ?
- Euhhh… oui… je n'ose pas démentir mais je rougis jusqu'aux oreilles.
Je rentre dans la chambre. Marie a retrouvé ses esprits.
- Allez, viens, mon chéri, me dit-elle, et ne te tracasse plus avec ça. Tu sais, à mon âge les os peuvent casser comme du verre et parfois sans raison aucune. Le médecin m'a même dit que c'est probablement parce qu'il s'est cassé que je suis tombée.
- Oui, Marie, je suis soulagé d'avoir pu t'avouer cette maladresse, je ne vivais plus.
- Ne t'inquiète plus Yvan, ce sera un secret entre toi et moi.
- Merci, Marie, lui dis-je en serrant ses deux mains dans les miennes.
Ses yeux s'embuent et nous changeons volontairement de conversation pour masquer notre émotion.

Huit mois ont passé
Avril 2 002

Depuis déjà quatre mois, Marie a regagné sa maison. Elle a failli ne pas la reconnaître. La toiture a été arrangée. Sa cuisine possède maintenant un évier avec eau courante (nous avons installé une pompe électrique dans son puits pour monter l'eau), un sol carrelé et un superbe fourneau… qui chauffe trop (d'après elle.) Nous lui avons aussi installé une petite cabine de douche.

Moi, maintenant, je passe chaque jour chez elle, ce qui me permet de dire bonjour… à mon chien ! Cet animal, s'est installé chez Marie, considérant sans doute que la nourriture y est meilleure !!!