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13.01.2008
Une soirée bretonne !
Pour sourire un peu...
- Ah, monsieur qu’est que tu as fait à ton nez ? et à ton Œil ? et à ton autre œil ? et à ton menton ? et à ta joue ? Pourquoi tu boîtes ?
… et les trente élèves, silencieux, attendaient que je réponde à ces questions bien indiscrètes posées par les petits de la classe.
- C’est en abattant un arbre, hier, dis-je. Une branche est venue fouetter mon visage…
Les petits compatissants semblaient se contenter de cette réponse mais au sourire entendu des plus grands j’ai deviné qu’ils se doutaient de quelque chose…
Alors, écoute un peu… Hier soir, j’étais invité à participer à une soirée bretonne dans une petite commune du Leon. Comme c’était « scène ouverte » j’avais emporté mon biniou koz, espérant jouer quelques mélodies.
Il faisait déjà nuit lorsque j’ai quitté la maison. Je roulais bien lentement… Les essuie-glaces suffisaient à peine à balayer l’eau qui roulait sur le pare-brise et parfois, je sentai la voiture osciller sous les bourrasques. La route sinueuse, étroite, s’enfonçait sombre dans l’épaisseur de la forêt… Je roulais, je roulais et j’arrivais en pays leonard…
J’ai joué deux petites mélodies « Mond davedeorc’h » et « an hini a garan ». D’après la traduction que l’on m’en a donné, ça voudrait dire « celle que j’aime » et « je vais vers toi » Tu vois, comme ces deux mélodies me parlaient de toi, jolie princesse, j’ai joué avec ton visage dans les yeux… Bon, depuis on m’a dit que « mond davedeorc’h » était un chant religieux qui voudrait plutôt dire « je vers vous Mon Dieu » …
J’ai été bien applaudi par les trois cents personnes présentes… suivait ensuite une conférence intitulée « Le lin au travers des siècles en pays Leonard » proposée par monsieur M… agrégé, professeur au Lycée du Saint Sacré Cœur à…
Qui aurait pu prévoir qu’un sujet aussi banal pouvait engendrer un tel cataclysme !
La conférence fut particulièrement intéressante et j’ai ainsi découvert l’origine des superbes enclos paroissiaux qui entourent quelques églises ici. J’ai aussi compris l’origine de ces imposantes demeures de maîtres construites avec l’argent du lin… mais j’ai aussi réalisé combien étaient exploités par ces même riches fermiers les pauvres domestiques qui semaient, récoltaient et travaillaient de l’aube à la nuit pour un salaire de misère. La séance s’est achevée par des questions au conférencier… et c’est là que petit à petit j’ai senti l’atmosphère s’électriser.
Tout est parti d’une question anodine. Une femme toute menue, bien discrète a levé le doigt et a demandé timidement.
« Comment se fait-il monsieur que vous n’ayez pas parlé du rôle joué par le clergé… » J’ai à peine eu le temps de me demander ce que venait faire le clergé dans la culture du lin que déjà les remarques fusaient des différents secteurs de l’assistance.
- Oui, parce que l’on connaît l’arrogance de ces « juloded » qui naturellement étaient tous accoquinés avec les prêtres pour mieux exploiter les domestiques…
- Il y avait même une prière récitée à chaque repas qui intimait à chacun de « rester à son rang, à sa place » hurla un autre.
Oh là… pensai je, ici, ça va se gâter… Le conférencier disait bien que ça se situait peu avant 1789 et qu’à l’époque…
- A l’époque ! A l’époque ! Mais regardez autour de vous, vous pouvez me dire où sont les prêtres aujourd’hui !
- Oui, toujours du côté des riches naturellement…
Alors là, n’oublie surtout pas que la conférence se tenait en pays Leonard, encore aujourd’hui terre de prêtres… J’ai vu opérer dans la salle quelques mouvements tournants… La « calotte » s’est regroupée, les « sans dieu » on fait de même, mais ils n’étaient pas en nombre…. Quelques femmes se sont signées avant de retrousser leurs manches et d’autres sont sorties en hurlant… je ne sais comment ça se fait, mais je me suis retrouvé dans le camp des plus faibles…
Le conférencier hurlait « … mais calmez-vous, c’était en 1789… c’était en 1789… » jusqu’à ce que le micro passe momentanément dans les mains d’un rouge qui hurla « A bas les calotins » et qu’il repasse dans les mains d’un blanc qui hurla « Exterminons les mécréants »… et… et je me suis réveillé dans une grande salle sur un lit de camp… Les pompiers s’activaient, les gendarmes s’activaient et le maire qui avait mis son écharpe ne décolérait pas… Après avoir fait quelques mouvements pour voir si je n’avais rien de cassé, je me suis tourné vers mon voisin de lit qui s’éveillait aussi. Nous nous sommes regardés et il m’a demandé « rouge ou blanc ? » … et nous sommes parti d’un immense fou rire…
Je me suis levé discrètement, j’ai un peu fait celui qui s’occupait des blessés et j’ai regagné ma voiture…
A trois heures du matin, je me suis couché épuisé et je me suis endormi tout de suite.
C’est hier, dimanche matin, de l’œil qui a bien voulu s’ouvrir, que j’ai pu constater les dégâts en me regardant dans la glace.
J’avais le nez assez profondément entaillé, l’œil fermé bien bleu, la joue toute griffée… et le corps endolori mais rien de cassé…
Voilà dans quel état je me suis présenté devant mes élèves ce matin (enfin, avec en plus quelques couleurs jaune- verdâtre, rouges, supplémentaires sous l’œil toujours fermé).
A midi, le maire est venu me serrer la main.
- Gast on t’a bien arrangé Yvan, a-t il dit.
- C’est un arbre ai-je murmuré.
- Tu as fait le bûcheron ce week-end ?
- Oui, et une branche en passant m’a fouetté le visage.
- Ah, ça a dû être très douloureux ?
- Oui, sur le coup mais heureusement je n’ai rien eu de cassé.
- Fais attention Yvan, on ne s’improvise pas bûcheron comme ça…
Et comme il s’éloignait, il s’est retourné…
- Ah ! J’allais oublier pourquoi j’étais venu te voir. Ce matin, on a eu un coup de fil à la mairie. Le bûcheron qui travaillait avec toi samedi m’a dit qu’il avait récupéré ton biniou… Tu l’avais oublié sous un arbre sans doute...
09:50 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : contes, bretagne







