13.01.2008
Une soirée bretonne !
Pour sourire un peu...
- Ah, monsieur qu’est que tu as fait à ton nez ? et à ton Œil ? et à ton autre œil ? et à ton menton ? et à ta joue ? Pourquoi tu boîtes ?
… et les trente élèves, silencieux, attendaient que je réponde à ces questions bien indiscrètes posées par les petits de la classe.
- C’est en abattant un arbre, hier, dis-je. Une branche est venue fouetter mon visage…
Les petits compatissants semblaient se contenter de cette réponse mais au sourire entendu des plus grands j’ai deviné qu’ils se doutaient de quelque chose…
Alors, écoute un peu… Hier soir, j’étais invité à participer à une soirée bretonne dans une petite commune du Leon. Comme c’était « scène ouverte » j’avais emporté mon biniou koz, espérant jouer quelques mélodies.
Il faisait déjà nuit lorsque j’ai quitté la maison. Je roulais bien lentement… Les essuie-glaces suffisaient à peine à balayer l’eau qui roulait sur le pare-brise et parfois, je sentai la voiture osciller sous les bourrasques. La route sinueuse, étroite, s’enfonçait sombre dans l’épaisseur de la forêt… Je roulais, je roulais et j’arrivais en pays leonard…
J’ai joué deux petites mélodies « Mond davedeorc’h » et « an hini a garan ». D’après la traduction que l’on m’en a donné, ça voudrait dire « celle que j’aime » et « je vais vers toi » Tu vois, comme ces deux mélodies me parlaient de toi, jolie princesse, j’ai joué avec ton visage dans les yeux… Bon, depuis on m’a dit que « mond davedeorc’h » était un chant religieux qui voudrait plutôt dire « je vers vous Mon Dieu » …
J’ai été bien applaudi par les trois cents personnes présentes… suivait ensuite une conférence intitulée « Le lin au travers des siècles en pays Leonard » proposée par monsieur M… agrégé, professeur au Lycée du Saint Sacré Cœur à…
Qui aurait pu prévoir qu’un sujet aussi banal pouvait engendrer un tel cataclysme !
La conférence fut particulièrement intéressante et j’ai ainsi découvert l’origine des superbes enclos paroissiaux qui entourent quelques églises ici. J’ai aussi compris l’origine de ces imposantes demeures de maîtres construites avec l’argent du lin… mais j’ai aussi réalisé combien étaient exploités par ces même riches fermiers les pauvres domestiques qui semaient, récoltaient et travaillaient de l’aube à la nuit pour un salaire de misère. La séance s’est achevée par des questions au conférencier… et c’est là que petit à petit j’ai senti l’atmosphère s’électriser.
Tout est parti d’une question anodine. Une femme toute menue, bien discrète a levé le doigt et a demandé timidement.
« Comment se fait-il monsieur que vous n’ayez pas parlé du rôle joué par le clergé… » J’ai à peine eu le temps de me demander ce que venait faire le clergé dans la culture du lin que déjà les remarques fusaient des différents secteurs de l’assistance.
- Oui, parce que l’on connaît l’arrogance de ces « juloded » qui naturellement étaient tous accoquinés avec les prêtres pour mieux exploiter les domestiques…
- Il y avait même une prière récitée à chaque repas qui intimait à chacun de « rester à son rang, à sa place » hurla un autre.
Oh là… pensai je, ici, ça va se gâter… Le conférencier disait bien que ça se situait peu avant 1789 et qu’à l’époque…
- A l’époque ! A l’époque ! Mais regardez autour de vous, vous pouvez me dire où sont les prêtres aujourd’hui !
- Oui, toujours du côté des riches naturellement…
Alors là, n’oublie surtout pas que la conférence se tenait en pays Leonard, encore aujourd’hui terre de prêtres… J’ai vu opérer dans la salle quelques mouvements tournants… La « calotte » s’est regroupée, les « sans dieu » on fait de même, mais ils n’étaient pas en nombre…. Quelques femmes se sont signées avant de retrousser leurs manches et d’autres sont sorties en hurlant… je ne sais comment ça se fait, mais je me suis retrouvé dans le camp des plus faibles…
Le conférencier hurlait « … mais calmez-vous, c’était en 1789… c’était en 1789… » jusqu’à ce que le micro passe momentanément dans les mains d’un rouge qui hurla « A bas les calotins » et qu’il repasse dans les mains d’un blanc qui hurla « Exterminons les mécréants »… et… et je me suis réveillé dans une grande salle sur un lit de camp… Les pompiers s’activaient, les gendarmes s’activaient et le maire qui avait mis son écharpe ne décolérait pas… Après avoir fait quelques mouvements pour voir si je n’avais rien de cassé, je me suis tourné vers mon voisin de lit qui s’éveillait aussi. Nous nous sommes regardés et il m’a demandé « rouge ou blanc ? » … et nous sommes parti d’un immense fou rire…
Je me suis levé discrètement, j’ai un peu fait celui qui s’occupait des blessés et j’ai regagné ma voiture…
A trois heures du matin, je me suis couché épuisé et je me suis endormi tout de suite.
C’est hier, dimanche matin, de l’œil qui a bien voulu s’ouvrir, que j’ai pu constater les dégâts en me regardant dans la glace.
J’avais le nez assez profondément entaillé, l’œil fermé bien bleu, la joue toute griffée… et le corps endolori mais rien de cassé…
Voilà dans quel état je me suis présenté devant mes élèves ce matin (enfin, avec en plus quelques couleurs jaune- verdâtre, rouges, supplémentaires sous l’œil toujours fermé).
A midi, le maire est venu me serrer la main.
- Gast on t’a bien arrangé Yvan, a-t il dit.
- C’est un arbre ai-je murmuré.
- Tu as fait le bûcheron ce week-end ?
- Oui, et une branche en passant m’a fouetté le visage.
- Ah, ça a dû être très douloureux ?
- Oui, sur le coup mais heureusement je n’ai rien eu de cassé.
- Fais attention Yvan, on ne s’improvise pas bûcheron comme ça…
Et comme il s’éloignait, il s’est retourné…
- Ah ! J’allais oublier pourquoi j’étais venu te voir. Ce matin, on a eu un coup de fil à la mairie. Le bûcheron qui travaillait avec toi samedi m’a dit qu’il avait récupéré ton biniou… Tu l’avais oublié sous un arbre sans doute...
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27.10.2007
Le merle alcoolique
Note : Après un mois sans rien publier, j'ouvre les statistiques... et je constate avec un grand bonheur qu'une centaine de lecteurs ont ouvert ce blog... Comment vous remercier ? Voici un petit texte (déjà mis en ligne puis supprimé il y a un an environ) J'espère que vous aimerez...
Il est classé "conte"... mais allez savoir !!!
Ah ! Il s'en passe de bien bonnes dans nos campagnes !!!
Avant hier soir, comme de coutume, je fais un tour de jardin avant la nuit. Et là, mon attention est attirée par un merle au comportement étrange. Il ne fuit pas à mon approche et a même du mal à se tenir sur ses pattes. Je m'en approche à cinquante centimètres peut-être, et là, il s'éloigne un peu en titubant. Je m'en approche encore et là contrarié il pousse ses cris mais pas les "quic…quic… quic… quic…" nerveux auxquels je suis habitué. Non, ce serait plutôt du genre "hic… hic… hic…"
Je réalise alors que mon merle a mangé les pommes fermentées que j'avais triées. En fait, il est ivre !!!
Hier matin, lorsque je suis allé dans le jardin, je retrouve mon merle, il me regarde d'un drôle d'air… d'un regard un peu trop brillant, un peu agressif . Il était là sur une branche à peine à quelques centimètres de moi. Son œil me disait "Tu vois bien que je suis en manque, vite, mon premier verre !"
Je lui ai donc apporté ses trois pommes fermentées sur lesquelles il s'est précipité en piaillant de plaisir… et il devait être huit heures et demie du matin.
Hier soir, je suis passé dans mon jardin mais je ne l'ai pas vu, il doit cuver sous un arbre!!! Devrai-je essayer de le désintoxiquer ?
Ce matin, j'ai donc pris la ferme résolution de guérir mon merle de sa mauvaise habitude. J'arrive dans le jardin, il est là à attendre sa première dose d'alcool.
- Pas d'histoire, lui dis-je, je t'ai apporté des miettes de gâteaux. Tu n'as qu'à t'en remplir le ventre si tu ne veux pas mourir de faim.
Je vois alors son œil incrédule s'allumer. C'est comme s'il se marrait. Oser proposer un biscuit à quelqu'un qui attend son premier verre du matin ! D'ailleurs, je lis bien dans ses pensées… "Non, mais, tu te fous de moi ? Tu veux que je meure d'un excès de cholestérol ? Dis, c'est ce que tu cherches ?"
Bon, je reste calme, je ne veux pas me chicaner… mais j'ai bien envie de lui dire qu'en mangeant trop de gâteaux, c'est plutôt un excès de diabète qui le guette.
Je reste ferme, je lui laisse les biscuits bien en évidence et je rentre à la maison.
Ce soir, je retourne au jardin… pas de merle ! Je cherche un peu autour des arbres, il a disparu. C'est bien, me dis-je il doit maintenant se contenter d'une nourriture plus saine. J'ouvre la porte de la cabane… Horreur !!! Mon merle est là sur le bord du cageot de pommes. Il est venu se servir directement à la source… et il est tellement ivre qu'il dort, le bec ouvert… un filet de salive dégouline sur son plumage noir !!!!
Cette fois, je décide d'employer les grands moyens. Je le saisis délicatement mais il ne s'en aperçoit même pas. Je le place dans un carton que je place dans le coffre de ma voiture et je prends la direction la ville. Je décide de le déposer à la SPA.
Là, lorsque j'explique ce qui m'amène, les yeux de mes interlocuteurs s'allument aussi (un peu comme ceux de mon merle quand il est en manque).
- Ah, vous avez de la chance me dit une dame en blouse blanche. Justement monsieur Goasgoen est là. Comme il est vétérinaire, il va pouvoir s'occuper de votre oiseau.
Arrive un monsieur tout barbu qui se fait expliquer les raisons de ma visite.
- Un merle alcoolique ? Dit-il…. Je vais l'ausculter.
Il prend son stéthoscope. Souffle un peu sur les plumes et écoute les battements du cœur. Mon merle, lui, toujours ivre, dort toujours la tête pendue dans le vide.
- Oh, le cœur est bon, je pense que nous allons le garder en observation et dès qu'il ira mieux, nous le relâcherons. Je pense que vous êtes d'accord ?
- Naturellement dis-je… Mais vous comprenez bien que je ne pouvais laisser ce pauvre merle s'alcooliser comme cela, sans intervenir ?
- Ah, vous avez bien fait, monsieur me répond-il.
Et je lis dans ses yeux brillants à quel point il apprécie ma bonne action.
Lorsque je ressors sur le trottoir, j'ai tout de même un choc. Là devant moi, deux blouses blanches sortent d'une ambulance. Ils passent à ma hauteur… et entrent aussi dans les locaux de la SPA.
18:20 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : contes, bretagne
25.03.2007
Les contes à l'heure... du GPS !
Vous trouverez sous les photos dans l'album les coordonnées des lieux décrits dans "Les fontaines magiques"
Le menhir, le petit pont de pierre sur la rivière d'Argent, le puits dans la forêt...
Euhh... Je donne ces coordonnées sans garanties, j'espère qu'elles ne sont pas fausses !!! Restez prudents
09:50 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : contes
10.03.2007
Les fontaines magiques...
L'année scolaire tirait à sa fin. Nous suivions le chemin sinueux qui longe un canal sous la voûte vert tendre des feuilles de hêtres qui venaient d'apparaître. Notre maître nous avait dit que c'était le printemps. Je me souviens de la tiédeur de l'air et du parfum des milliers de jacinthes des bois au milieu desquelles nous cheminions.
Nous étions tout simplement heureux.
A un moment, nous nous sommes approchés de la rivière d’argent qui s’élargissait à cet endroit.
En cette saison l’eau n’est pas très profonde. Le maître nous autorisa donc à nous déchausser et à y jouer. Après quelques instants de jeux, nous découvrîmes au fond de l'eau sombre, légèrement cachées par un peu de sable, plusieurs pièces de monnaie. Nous étions au comble du bonheur, nous avions trouvé un trésor.
Excités, nous passions et repassions nos doigts, grattant le sable, remuant la vase. L'eau de la mare devenue bien sale ne nous permettait plus de voir le fond mais nous ramenions toujours des pièces. Plusieurs paraissaient très anciennes.
Intrigué par notre agitation, notre maître nous demanda :
- Que se passe-t-il les enfants ?
- Nous avons trouvé un trésor, monsieur. Regardez !
Cette découverte ne sembla pas du tout l'enchanter. Son visage se referma, il paraissait soucieux.
Il marmonnait entre ses dents :
- Oh là, là… je n'aurais jamais dû les amener ici… que va-t-il nous arriver maintenant…
Écoutez, les enfants, nous dit-il soudain, vous allez sortir de l'eau et vous asseoir. Je vais vous raconter ce que je sais de cette mare magique.
Lorsque nous fûmes tous installés en demi-cercle autour de lui, il commença :
- Vous ne le savez sans doute pas, nous dit-il, mais cette mare s'appelle la mare aux fées. Elle est connue par les gens du pays pour ses pouvoirs magiques.
Depuis toujours, les jeunes filles qui craignent de ne pouvoir trouver un mari y viennent durant les chauds après-midi de mai. Elles doivent poser très délicatement sur l'eau une pièce. Je vous dis bien, très délicatement, parce que la pièce doit pouvoir flotter pendant au moins une minute avant de couler. Si non le vœu ne peut se réaliser. De plus elle ne prend son pouvoir magique que si la scène se passe pendant le chant du coucou. Inutile de vous dire que ce n'est pas si facile d'obtenir les faveurs de la fée de la forêt. Si la pièce a peu de valeur, la jeune fille peut espérer épouser un ouvrier ou un paysan. Si la pièce est en argent ou en or, elle pourra attirer l'attention et épouser un homme très riche, voire un prince ou un roi.
Le nombre de pièces que vous venez d'y trouver montre bien qu'il ne s'agit pas d'une légende et que ce que je vous raconte est parfaitement vrai !
- Mais, monsieur, il y a une fortune dans cette mare. Pourquoi les gens ne viennent-ils pas récupérer tout cet argent ?
- Tout simplement parce les pièces restent ensorcelées. Elles gardent leur pouvoir. C'est à dire que si tu gardes une pièce et que tu croises par hasard la personne à qui elle appartenait, celle-ci tombe immédiatement amoureuse de toi. Vous comprenez que ceci peut avoir des conséquences assez dramatiques et personne n'ose s'y risquer.
Écoutez, il me semble déjà entendre une rumeur. Je pense que tous les ménages que vous venez de défaire, ont déjà commencé à se disputer. D'ici peu toutes les femmes à qui ont appartenu les pièces que vous possédez vont arriver attirées par leur pouvoir magique.
Nous étions consternés. Il fallait bien se rendre à l'évidence, nous devions remettre notre trésor dans l'eau, afin d'éviter une catastrophe. Ce que nous fîmes à contre cœur.
Le maître nous consola tout de même en nous disant que nous étions malgré tout en possession d'un secret qui nous servirait peut-être un jour.
Nous nous sommes ensuite rangés par deux et nous avons repris le chemin de l'école.
Comme nous cheminions en silence, encore perturbés par ce que nous venions de découvrir, Loïc, le camarade avec lequel j'étais rangé, me montra discrètement une pièce qu'il venait de sortir de sa poche.
J'en restais complètement abasourdi. Il avait osé conserver une pièce de la mare aux fées.
- Mais tu es fou, lui dis-je, tu as entendu ce qu'a dit le maître ?
- Tout ça c'est des histoires ! J'ai trouvé cette pièce je la garde !
Le soir, le cartable sur le dos, nous rentrions à la maison. Loïc se moquait de nous, nous disant que nous avions été complètement idiot de croire à ce que le maître nous avait raconté et que non seulement il avait gardé une pièce mais il nous dit qu’il retournerait le soir ou le lendemain afin de récupérer toutes celles qui se trouvaient encore dans la mare.
- Il y a un véritable trésor là dedans nous dit-il.
- Oui, mais si le maître avait raison…
Nous n'eûmes pas le temps de finir notre phrase que se produisit l’impensable.
Une femme très âgée, toute ridée, vêtue de noir qui se reposait, assise au bas d'un talus, les pieds dans le fossé et que nous n'avions même pas remarquée, tendit soudain la main vers Loïc en s'exclamant :
- Veux-tu me donner la main mon chéri et m'aider à regagner ma maison ?
Ces mots firent l'effet d'une décharge électrique. Loïc prit ses jambes à son cou en hurlant "débrouille toi toute seule ! vieille sorcière !"
Nous le suivîmes en courant. Nous nous séparâmes peu de temps après, très perturbés et inquiets.
Le maître avait dit vrai et Loïc se trouvait maintenant dans une situation épouvantable. Il était lié par un sort à une femme âgée d'au moins quatre vingts ans.
Le lendemain matin, sur la cour de l’école, comme je racontais à quelques camarades ce que nous avions vécu la veille au soir, nous eûmes la surprise de voir apparaître madame Pesmarc’h, la mère de Loïc. Sans se soucier du regard de tous les enfants posé sur elle, elle traversa la cour et se dirigea vers le groupe des maîtres. Son fils suivait, le nez baissé, le visage fermé. Elle sortit de la poche de sa grande blouse noire, une pièce qu'elle tendit au maître. L'air fort mécontente, elle parlait, parlait, parlait… les maîtres écoutaient sans rien dire, ils semblaient bien embarrassés.
Enfin elle s'éloigna en prononçant ces quelques mots :
- Je suis affolée monsieur, vous comprenez.
- Ne vous inquiétez pas madame, répondit notre maître, monsieur Kerdû. Nous ferons notre possible pour régler cette affaire."
Dès que madame Pesmarc'h eut quitté l'école, nous nous rangeâmes par deux devant la porte de la classe. Nous avançâmes en silence. En passant devant les instituteurs qui discutaient, nous pûmes entendre ces quelques paroles :
- Nous voilà bien maintenant avec cette histoire, disait notre maître.
- Oui, je me demande comment tu vas régler tout ça ? lui répondit son collègue.
- Je ne sais pas.
- Tu pourrais peut-être glisser cette fameuse pièce dans le tronc !
- Oui, ce serait une bonne idée, répondit monsieur Kerdû, les yeux brillants. "Scandale et désarroi chez les grenouilles de bénitier", ça mettrait un peu de vie dans le bourg...
Le maître referma la porte, nous sentions bien que l'orage approchait.
Dès que nous fûmes assis, il s'adressa à nous de façon solennelle, en posant la pièce sur le bureau.
- Inutile de vous dire, les enfants, que nous sommes dans une situation catastrophique ! Vous devinez tous déjà, je pense, la raison de la visite de la maman de votre camarade Loïc. Il n'a pas pris au sérieux mes recommandations. Il a pensé qu'il pouvait impunément faire le malin et conserver cette pièce trouvée dans la fontaine magique.
Résultat, hier soir alors qu'il rentrait à la maison, la vieille Marie Troadicam que vous connaissez tous, lui a demandé sa main. Loïc a fui en insultant la pauvre Marie qui s'est immédiatement rendue chez ses parents.
L'affaire en est là.
Il examina la pièce, la soupesa. Il lut les inscriptions qu'elle portait. « Louis Napoléon III empereur des français 1868 ». Vue l'âge de Marie Troadicam, cette pièce pourrait bien lui appartenir. Et maintenant, elle est amoureuse de votre camarade et veut l'épouser !
Vous avez tous constaté le désarroi de sa mère qui est venue me conter l'affaire. Elle exige que nous réglions au plus vite cette fâcheuse histoire. Seulement, ce n'est pas aussi simple maintenant que la magie a fait son effet.
- Peut-être que lorsqu'il l'embrassera elle se transformera en jolie princesse, dit une voix qui venait du fond de la classe.
- ça, c'est très possible, reprit le maître mais prendras-tu Loïc, le risque d'essayer ?
Le pauvre Loïc, rouge de confusion, n'osait lever le nez.
Le maître se frottait le menton.
- Mais monsieur, si c’est une pièce en argent, Marie Troadicam devrait être une princesse et non pas une mendiante.
- Tu viens de faire une découverte importante, répondit le maître. Malgré ses apparences de misère, Marie est sûrement très riche. Sachant cela, notre camarade Loïc est peut-être disposé à épouser cette princesse ?
Mais Loïc conservait son air renfrogné. Le maître comprit qu’il n’était pas d’accord.
- Peut-être qu’un autre parmi vous serait intéressé et souhaiterait épouser cette princesse ? Il suffirait qu'il prenne la pièce et rende visite à la vieille dame. Cela arrangerait bien nos problèmes parce que je ne vois pas comment il me sera possible de défaire le sort qui lie Loïc et Marie.
Dans un silence angoissant, il nous regarda tous, les uns après les autres. Nous n'osions affronter son regard et baissions le nez, regardant fixement notre pupitre. Aucun d’entre nous ne désirait épouser cette vieille femme de quatre vingts ans, même si c'était une princesse immensément riche !
- Bon dit-il, il va falloir plonger dans les livres pour trouver une solution.
Il se dirigea vers la vieille armoire au fond de la classe, s’agenouilla et sortit une pile de livres jaunis qu'il posa ensuite sur le bureau.
Il lut quelques titres en les déplaçant :
Vie quotidienne en Bretagne dans l'ancien temps ; les lutins de la forêt de Huelgoat ; "Secrets des fontaines magiques en Bretagne à l'usage des maîtres d'école" Tiens j'avais oublié que je l'avais celui là, peut-être y trouverons nous ce qu'il nous faut.
Il consulta la table des matières et lut :
"Fontaine de Restidiou à l'usage des enfants dissipés. Fontaine de Goasgwen à l'usage des faibles en calcul ; Il y en avait plein une page ! Pour guérir les paresseux ; les bagarreurs… "Mais, c'est un véritable trésor ce livre là, murmurait notre maître. Comment n'y avais-je pas pensé plus tôt. La semaine prochaine, quand nous aurons réglé le problème qui nous préoccupe, nous irons baigner quelques uns d'entre-vous dans les fontaines appropriées. Avant les contrôles de fin d'année, ce traitement ne pourra vous faire que du bien.
Malheureusement, il n'y a rien, dans ce livre, en ce qui concerne notre affaire.
- C'est normal, monsieur, lui fit remarquer Cozic, le mariage ne concerne pas les enfants.
- Suis-je bête, dit le maître. Je suis tellement perturbé par cette histoire, je ne sais plus ce que je raconte.
Il reprit sa pile de livres mais sans plus de résultats. Nous étions tous consternés.
La journée passa ainsi sans plus de résultats.
Le soir nous rentrâmes encore ensemble, Loïc et moi. Il ne parlait pas. Il paraissait malade tant il était blême. Nous fîmes un long détour par la Roche Cintrée pour ne pas passer à proximité de la maison de Marie Troadicam.
Lorsque nous nous séparâmes, nous nous regardâmes un bref instant dans les yeux mais j'eus le temps d'y lire un immense désespoir.
Le lendemain matin, sur la cour de l'école les conversations étaient toujours les mêmes.
Lorsque Loïc arriva, nous constatâmes que son visage était couvert de boutons.
Il nous dit qu'il s'était réveillé comme cela et que sa mère lui avait dit que c'était probablement nerveux.
Nous rentrâmes en classe, le maître paraissait toujours très soucieux.
- Je n'ai rien trouvé mon pauvre Loïc dit-il. Je ne sais pas comment te défaire du sort qui t'accable. J'ai passé la nuit à consulter mes livres, mais je n'ai rien trouvé.
Loïc était effondré. Des larmes coulaient sur son visage. Nous étions tous silencieux, nous partagions sa peine.
C'est alors que Jean Marie leva le doigt :
- Monsieur dit-il, j'ai parlé de notre problème à la maison. Mon grand-père qui est sabotier dans la forêt m'a dit qu'il avait déjà rencontré cette situation lorsqu'il était à l'école.
- Ah, oui, dit le maître, j'aurai dû penser plus tôt à ton grand-père. C'est vrai que c'est un homme des bois. Il doit tout connaître concernant les pouvoirs des sorcières, des fées et des lutins. Il est notre dernière chance, s'il ne peut rien, il ne nous restera plus qu'à célébrer le mariage de Loïc et de Marie.
L'après midi nous cheminions, en rang par deux en direction du camp D'Artus. Un ancien camp d'origine gauloise situé en plein cœur de la forêt. C'est là que Guillaume Pen Caled , le grand-père de Jean-Marie vivait et travaillait.
Le soleil perçait au travers du feuillage vert tendre des hêtres. L'air était doux, la nature magnifique. Nous étions heureux. Seul le maître paraissait toujours soucieux. Il suivait, loin derrière, sans même s'occuper de ses élèves.
Nous pénétrâmes dans le camp d'Artus, et soudain nous découvrîmes une hutte de branchages de laquelle s'échappait une fumée bleutée. C'était la maison de Guillaume.
Nous nous approchâmes de la porte et nous vîmes le vieil homme, assis sur un tabouret à trois pieds, face à la cheminée. Quand il nous aperçut, il se leva et vint sur le pas de la porte, en s'appuyant sur un bâton qui lui servait de canne. Le maître demanda s'il pouvait lui parler.
- Entrez, dit-il.
Mais avant de pénétrer dans sa hutte, le maître nous rassembla.
- Écoutez, les enfants, je vais être obligé de vous faire
confiance et de vous laisser sans surveillance pendant un long moment. Le temps d'expliquer notre mésaventure au grand-père de Jean-Marie. Vous pouvez vous amuser. Les remparts qui entourent le camp sont les limites de votre terrain de jeux.
Naturellement, nous promîmes de ne pas faire de bêtises, puis nous nous organisâmes en deux camps. Les gaulois tenaient un promontoire en terre de plusieurs mètres de haut et les romains attaquaient sans discontinuer de tous les côtés. Nous ne vîmes pas les heures passer. Lorsque le maître nous rassembla avant de reprendre le chemin de l'école, nous étions épuisés.
Le maître semblait avoir retrouvé sa bonne humeur.
- Rangez vous vite, les enfants nous dit-il, nous allons être en retard.
En chemin il nous dit que Guillaume lui avait révélé la façon de désensorceler la pièce.
- Je vous expliquerai tout cela demain, amenez tous un pique nique. Nous partons pour la journée. Pourvu qu'il fasse beau.
Le lendemain matin, nous prîmes encore une fois le chemin de la forêt. Chacun portait son pique nique et nous cheminions par deux.
Nous suivîmes l'allée Violette puis l'allée du Clair Ruisseau jusqu'au "Pont Gwenn". Là le maître nous fit asseoir en demi-cercle puis il nous expliqua la première opération à effectuer.
- Cette pierre plate qui enjambe la rivière est très très ancienne. Guillaume m'a dit qu'en son milieu nous devions découvrir une croix gravée. Il m'a précisé que Loïc devait faire rouler la pièce sur cette croix du haut en bas, puis de droite à gauche en répétant mentalement "Pièce magique désensorcelle toi ".
Tu es prêt pour cette opération Loïc ? Va voir si la croix s'y trouve, puis concentre toi bien et applique toi. C'est notre dernière chance, il faut que nous réussissions.
A genoux sur la pierre, Loïc très concentré effectua consciencieusement, ce que le maître lui avait dit de faire, puis il revint vers nous. Il était pâle et la sueur coulait sur son front.
- C'est affreux nous dit-il, je sentais que la pièce voulait s'échapper. J'ai dû la retenir de toutes mes forces.
- C'est plutôt bon signe lui répondit le maître. Cela veut dire qu'elle ne veut pas perdre son pouvoir magique. Continuons, nous devons maintenant nous rendre au menhir de Kérempeulven.
Nous poursuivîmes donc notre chemin. Nous traversâmes le petit ruisseau de Restidiou et par des chemins creux, nous atteignîmes le menhir. C'était une pierre dressée d'au moins cinq à six mètres de haut. Le maître nous dit que son histoire remontait à deux ou trois mille ans et que c'était aussi un lieu magique.
- Loïc, c'est maintenant le moment de la deuxième opération. Tu dois, toujours en serrant bien fort la pièce dans ta main, faire trois fois le tour de ce menhir. Reste très concentré et pendant que tu tournes autour du menhir, répète mentalement, sans arrêt, "pièce, ta magie est finie". Tu as bien compris ? Alors vas-y.
Loïc encore une fois fit ce que le maître lui avait demandé. Il transpirait encore plus que la première fois. La main qui serrait la pièce tremblait. Quand il eut terminé ses trois tours, il put à peine ouvrir ses doigts tant ils étaient tétanisés.
- C'est de plus en plus affreux nous dit-il. J'ai cru qu'elle allait briser mes doigts pour s'échapper. Il nous montra les profondes marques que la pièce avait creusées dans sa main.
- Voilà deux opérations de faites nous dit le maître. Passons à la troisième. Maintenant les enfants, vous allez bien écouter. Je vais vous montrer un endroit secret. Il s'agit d'une source magique qui sort d'une immense roche grande comme une maison. D'après Guillaume, le grand-père de votre camarade, c'est la fée de la forêt qui l'aurait fait jaillir d'un coup de sa baguette magique. On y voit d'ailleurs l'endroit où elle a frappé.
Nous reprîmes notre chemin excités à l'idée de découvrir cette fameuse fontaine secrète.
Enfin une immense roche couverte en partie de mousse nous apparut au travers des branchages. Nous nous approchâmes et découvrîmes qu'effectivement, en son milieu, à environ un mètre du sol, coulait sans discontinuer un filet d'eau. C'était comme si elle pleurait. Nous étions à la fois émerveillés et inquiets.
- Avant dernière opération précisa le maître. Loïc tu vas passer la pièce sous cette eau qui doit emporter tout son pouvoir. Il faut la frotter longtemps en te répétant toujours "pièce, ta magie est finie".
Loïc s'exécuta une nouvelle fois. Concentré, il frottait vigoureusement la pièce en la maintenant sous l'eau. Ses mains rougissaient et on voyait bien qu'il souffrait beaucoup.
- C'est bon Loïc dit soudain le maître, regarde ta pièce.
- Elle ne brille plus monsieur.
Effectivement elle était devenue totalement terne, elle avait perdu son éclat.
- Parfait, parfait murmurait le maître en se frottant les mains de satisfaction. C'est la preuve qu'elle a perdu son pouvoir. Il ne reste plus qu'à passer à la dernière opération et nous serons définitivement débarrassés de cette pièce maudite. Nous devons la remettre maintenant à Guillaume qui m'a promis de lui ôter définitivement sa force maléfique. Allons y.
Cette fois nous marchions heureux, nous touchions au but. Le maître chantonnait en nous suivant.
Nous gagnâmes le camp d'Artus, Guillaume nous attendait devant sa hutte.
- Alors ? demanda-t-il un peu inquiet.
- Je pense que nous avons réussi, répondit le maître. Regardez la pièce.
Le vieil homme la prit dans ses mains qui tremblaient. Il l'observa très attentivement.
- Oui, dit-il, je pense que c'est bon. Je vais procéder à la dernière opération. Suivez moi.
Nous marchâmes un long moment en file indienne. Nous passions sous d'immenses fougères bien plus hautes que nous. Nous zigzaguions et nous ne savions pas où nous étions.
Enfin nous arrivâmes devant un trou circulaire qui marquait l'ouverture d'un puits au ras du sol.
-Attention nous dit-il, ne vous en approchez pas. Je pense que ce puits va jusqu'au centre de la terre. Si vous disparaissez dedans on ne vous trouvera jamais plus. C'est là que se cachent tous les esprits de la forêt.
Nous nous tînmes donc à bonne distance du puits. Lui s'en approcha. Il prit la pièce entre deux doigts. Il la regarda longuement et lui parla. Il ferma ensuite les yeux et se concentra. Il semblait réciter des prières. Silencieux nous l'observions. Enfin, il ouvrit les yeux et jeta la pièce dans le puits.
- Voilà, nous dit-il, elle ne perturbera plus votre vie.
- Merci beaucoup Guillaume, vous nous avez sauvés, lui dit notre maître.
- Ce n'est rien, ce n'est rien, répondit Guillaume.
Nous regagnâmes l'école, tout le monde était heureux.
Quelques jours plus tard, la maman de Loïc nous apporta un énorme far breton afin de nous remercier de notre efficacité.
Quelques temps après, début Juin, je crois, Jean-Marie nous annonça une étrange nouvelle.
Son grand-père venait de se mettre en ménage et vivait maintenant dans sa hutte avec la vieille Marie Troadicam. Guillaume avait-il attiré sur lui le pouvoir de la pièce magique ? Si on en croit la légende, ils n'eurent jamais d'enfants.
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02.02.2007
le chien
Le chien
Je viens d'acheter un jeune chien, un boxer. Je ne sais si tu connais cette race de chien trapu. Il est adorable, avec son museau noir un peu frisé. Les enfants l'ont baptisé "Fridu", il paraît que cela signifie "nez noir" en breton. Je l'ai installé dans une boîte dans la cuisine. Il a l'air parfaitement heureux. Ce sera une compagnie lorsque je m'occuperai de "ma ferme".
Le 20-03
Je suis obligé de me lever de plus en plus tôt. Le temps de promener le chien, de nourrir la chèvre…
Tu sais, le chien adore les enfants et joue avec eux sur la cour. L'embêtant c'est qu'il a déjà crevé deux ou trois ballons. Les élèves ne le supportent pas trop non plus quand ils jouent à cache-cache parce qu'avec son flair, il a vite fait de les trouver !
10-05
Mon chien est presque adulte. C'est terrible ce que l'on peut changer à l'adolescence tout de même, tant physiquement que du point de vue du caractère. Imagine bien, j'avais acheté un boxer… mais là, il se transforme un peu plus chaque jour en… chien de chasse ! Jusqu'à ses quatre mois, un ange, d'une fidélité extraordinaire et là brusquement, monsieur s'est mis à vadrouiller. C'est bien simple, il rentre juste pour les repas, et encore…
Mardi 01-06
Je t'avais dit sur une précédente lettre que mon boxer se transformait en chien de chasse ! Écoute un peu :
Après le repas de midi, juste avant de rentrer en classe nous étions sur la cour et, soudain, j'entends des cris. Les enfants viennent vers moi, tout énervés.
Monsieur, me disent-ils, Fridu viens de rentrer… avec un lapin au travers de la gueule !
Hein ?
Oui, il s'est installé au bout du bâtiment, il essaie de le manger !
Je cours, je me précipite et effectivement je découvre monsieur, couché, un lapin mort entre les pattes. Il le mâchouille et le lèche. Et le plus fort, c'est qu'il a déjà réussi à lui enlever la peau ! Il me regarde satisfait de son travail !
Entouré de tous les enfants de l'école, je saisis le lapin et le soulève. Lui, saute pour essayer de mordre la queue, prenant cela pour un jeu. Je lui donnerai bien des coups tellement je suis contrarié mais je pense que ça ne servirait à rien. Et puis, j'aurais l'air malin devant les enfants
Comme j'arrive au milieu de la cour, j'entends des cris. Je me retourne et j'aperçois, la vieille Marie Penhoat qui, rouge de colère, franchit le portail. Ses maigres jambes flottant dans d'immenses bottes noires, s'appuyant sur une canne de sa fabrication, elle se dirige sans hésiter vers nous. Que dire?
Je savais que c'était ton chien ! Me dit-elle. J'en étais certaine ! Je tue mon lapin, je le suspends, je commence à lui enlever la peau… Je me rends compte que j'ai oublié une assiette pour le mettre… Je rentre dans la maison, je ressors, mon lapin a disparu ! Heureusement j'ai tout de suite pensé à ton bandit de chien parce que je le vois tous les jours rôder autour de chez moi !
Excuse-moi, Marie, je vais te payer ton lapin.
Mais, non, me répond-elle c'est bon, je vais le laver un peu avec du vinaigre parce que quand même, ton animal a bavé dessus et l'a traîné par terre. Mais il n'est pas trop esquinté, je vais le cuisiner et pour ta punition, monsieur le maître d'école, je t'invite à manger dimanche midi chez moi.
Euuhhh… dimanche midi ?
Allons, ne sois pas gêné, si je t'invite c'est parce que je ne t'en veux pas. Ce n'est pas une énorme catastrophe mais tu devrais tout de même garder ton chien attaché, tu vas finir par avoir des ennuis.
Et Marie sans plus attendre quitte la cour de l'école tenant son lapin aux trois quarts dépouillé à bout de bras.
Je n'ai pas le temps de retrouver mes esprits que tous les élèves de l'école m'entourent et me disent :
Vous pensez aller manger dimanche, chez Marie, monsieur ?
Ben… oui…
N'y allez pas, c'est une sorcière elle va vous empoisonner.
Ne dis donc pas de bêtises, Nicolas.
Si, si, si, reprennent dix voix en même temps. C'est vraiment une sorcière, si elle ne vous empoisonne pas, elle vous jette un sort.
Elle peut même vous obliger à vous marier avec elle ! Dit Blandine.
Qu'est-ce que tu racontes ?
La vérité, Monsieur ! Oui, oui ! Il y a de cela un an, elle avait invité mon grand-père à prendre un verre…
Et alors, dis-je ?
Et bien, Il ne pouvait plus rentrer à la maison parce que la Penhoat l'avait ensorcelé !!! Il est resté prisonnier chez elle, une semaine ! Il voulait se marier avec elle. Il a fallu que mon père s'en mêle pour qu'il puisse rentrer chez lui !
Mais qu'est-ce que tu me racontes là Blandine ?
La vérité monsieur, vous pourrez demander à ma mère ce soir.
Bon, c'est assez les enfants… vous verrez bien si je suis toujours là lundi. Dis-je soudain, afin de couper court à ces commérages. Allons rentrons en classe.
Je réalise alors que passant devant moi, pour gagner leurs places, les élèves me regardent tous avec des visages effarés, comme si j'allais affronter le démon. Ils sont tous convaincus que je n'en réchapperai pas et que lundi, ils n'auront plus d'instituteur.
L'après midi se passe malgré tout, sans la moindre allusion à cette histoire mais à la sortie, les enfants s'empressent d'informer leurs parents du danger imminent qui me guette. Les mamans prennent des airs effarés : " Mon dieu !!! Ce n'est pas possible !!! Oh ! Le pauvre !!! " et les pères s'exclament en écho :" Ça, c'est une expérience !!! Tu as dit dimanche ? Cinq jours ? Il sera faisandé à point son lapin… lundi c'est la promenade de fin d'année ? Il va falloir l'annuler ? etc.… etc… etc… " Ces quelques mots accompagnés de chaleureuses poignées de mains ressemblant à des condoléances et de regards brillants finissent par me mettre d'une humeur massacrante.
Lorsque tout le monde est enfin parti et que je regagne ma classe où dort paisiblement près du bureau le monstre qui m'a mis dans ce pétrin et qui frétille du bonheur de me retrouver, je ne peux me contrôler.
Va coucher ! Imbécile ! Sale chien ! Vagabond ! Tueur de lapins ! Disparais ! Je ne veux plus te voir ! Tu vois dans quelle situation tu me mets !
Mais monsieur, heureux d'entendre ces mots doux, frétille de plus belle, vient se frotter à moi et me lécher les mains.
C'est ça, fais celui qui ne comprend pas ! Tu feras moins ton malin si je meurs empoisonné, tu comprendras alors peut-être que tu avais la chance d'avoir un maître trop gentil et trop compréhensif, idiot !
Dimanche 06-06
16 H
Je viens de terminer mon repas chez Marie Penhoat. Pour l'instant, ça va, j'ai l'estomac un peu lourd mais rien d'inquiétant. Je vais tout de même t'en faire un compte-rendu avant que les premiers symptômes apparaissent.
Comme midi sonnait, je suis arrivé devant la bien modeste demeure de Marie. Je n'ai pas eu besoin de frapper à la porte, elle m'attendait sur le seuil. Ses cheveux étaient ramassés dans une écharpe sombre. Elle portait ses habits du dimanche : un tablier noir épais, des sabots de bois qui brillaient. Toutes les rides de son visage riaient tant elle était fière d'accueillir l'instituteur du village à sa table.
Bonjour Marie.
Bonjour monsieur le maître d'école. Entre donc.
Lorsque je franchis la porte, je découvre une demeure d'un autre âge. Le sol est entièrement en terre battue. Tout se tient en une seule pièce. Une immense cheminée occupe presque un pan de mur. Juste à côté, son lit, pas bien grand recouvert d'un couvre-lit blanc, ressort dans cette pièce si sombre. Et devant la minuscule fenêtre, la table sur laquelle elle a posé deux assiettes. Elle me dit de prendre place. Je m'assois donc sur un banc un peu bancal.
- Ah ! Monsieur l'instituteur, tu vas me dire des nouvelles de ce civet !
Je lui souris en guise de réponse mais je suis inquiet. Je sens mon estomac noué et je crains qu'il refuse toute nourriture.
Elle pose le grand chaudron sur la table et soulève le couvercle. C'est vrai qu'il s'en dégage une délicieuse odeur.
Elle prend mon assiette et j'observe ses mains… noires ! Oh là, là, quelle propreté !!! Je réalise alors que sa personne dégage une odeur… pas bien agréable. Je ferme les yeux pour essayer de maîtriser la panique qui me gagne. Je voudrai fuir… si seulement je pouvais trouver une excuse valable !
J'ouvre les yeux, juste pour la voir poser en face de moi, mon assiette remplie à ras bord. Elle, par contre, s'est servi un fond.
Elle s'assoit en face de moi. Je goûte.
Elle plonge son regard dans le mien attendant mon appréciation.
Ton ragoût est vraiment délicieux, Marie.
Ah ! Dit-elle soulagée, j'avais tout de même un peu peur qu'il ne soit pas à ton goût.
Nous bavardons en mangeant et petit à petit, je m'aperçois que cette femme est très cultivée. Nous parlons de la politique du pays, de nos élus, de littérature. Je réalise aussi que ses connaissances concernant les plantes sont impressionnantes. Elle connaît leurs propriétés et je découvre avec stupeur qu'elle soigne plus ou moins tous les gens des villages alentours.
Pour elle, les plantes ne sont pas seulement belles ou parfumées ou envahissantes… mais des êtres vivants, chacune possédant la faculté de créer des produits qui peuvent soigner et guérir.
Tu sais, me dit-elle, rien ne se fait en un jour, tu dois le savoir toi, qui forme les jeunes enfants. Eh bien, les plantes t'apprennent la patience. Tu dois t'en occuper, attendre qu'elles s'épanouissent et puis un jour elles te donnent ce qu'elles ont su créer et qui peut te guérir… ou te tuer… c'est selon… Si ça t'intéresse, me dit-elle, je t'apprendrai.
Oui, Marie, c'est passionnant, si tu le veux bien, je reviendrai souvent pour que tu m'apprennes.
Elle se lève souriant.
Je vais te préparer un café me dit-elle.
C'est lorsque je la vois soulever avec peine un seau d'eau, pour remplir sa bouilloire, que je réalise qu'elle doit tirer l'eau du puits, ce qui doit ête épuisant pour cette femme âgée. Comment alors parler d'hygiène ?
Marie, tu n'as pas l'eau courante ?
Eh non, j'ai souvent demandé mais c'est toujours la même réponse… ça coûte trop cher d'amener l'eau dans ma maison isolée. Ils veulent que j'aille habiter dans un logement "social". Ces maisons neuves qu'ils ont construites au centre du village.
Tu as refusé ?
Elle me regarde au fond des yeux pour essayer de deviner si je suis aussi idiot que ceux qui lui proposent cette solution. Et je comprends alors que sa vie est là, dans cette maison sombre mais dans laquelle elle se sent bien.
En quittant sa demeure, je suis décidé à faire mon possible pour lui venir en aide. Demain matin, j'essaierai de parler au maire, peut-être acceptera-t-il l'extension du réseau d'eau ? Je n'y crois pas beaucoup.
Maintenant, je m'en veux d'avoir hésité et d'avoir eu honte de venir chez cette pauvre femme. Je vais préparer une leçon de morale et sermonner un peu mes "bandits". Il va bien falloir qu'ils apprennent à ne plus juger les gens sur la mine !
Quand je rentre à la maison, je dépose dans la gamelle de Fridu, des restes provenant de notre repas. Marie n'est vraiment pas rancunière, elle a pensé à lui. Celui-ci arrive frétillant, flaire un peu son repas… et retourne sur sa niche sans y toucher ! Du coup, me voilà encore inquiet.
Lundi matin
Je me suis rendu à la mairie. Naturellement il n'est pas possible d'envisager de dépenser une fortune pour amener de l'eau dans une maison pratiquement en ruine. De plus les propos du maire m'ont paniqué. Il parle de l'obliger à quitter sa maison parce que d'après lui, on ne peut laisser une personne âgée dans une maison insalubre. Que faire ? Que faire ?
J'ai aussi commencé la première leçon de morale.
Doit-on ignorer, rejeter une personne pauvre ? Doit-on penser qu'elle peut-être malhonnête ?
Et pour les jours suivants :
Est-il possible d'aider une personne pauvre ? Comment ?
Connaissez-vous dans le bourg quelqu'un dans une telle situation et que nous pourrions aider ?
Chaque question posée entraîne de vives conversations et il faut bien dire que les enfants ont un grand bon sens et un cœur admirable. Ils ont naturellement pensé qu'il serait bon de venir en aide à Marie… Comment ? Ça reste à déterminer.
Vendredi
Ce matin une demi-heure avant la classe, douche glacée après l'euphorie… Depuis une semaine j'étais aux anges, satisfait d'apprendre aux enfants à respecter autrui, à être charitable et puis voilà… A huit heures on a frappé à la porte de la classe. Le président de l'association des parents d'élèves, un homme mince, grand, se tenant bien droit, raide pourrait-on dire est entré. Il a immédiatement tenu des propos agressifs :
Je viens vous faire-part de mon mécontentement, concernant vos leçons de morale. Je trouve inadmissible qu'aujourd'hui, vous en soyez encore à prêcher cette charité d'un autre âge. Aujourd'hui, monsieur, nous sommes à l'ère de la compétition et de l'épanouissement personnel. Ce qui veut dire que l'on ne peut pousser les enfants à cette sensiblerie ridicule. Dans notre monde, certains restent sur le bord du chemin et c'est tant pis pour eux.
Ce n'est pas ma conception de la vie, lui ai-je répondu.
C'est la mienne, monsieur, et si vous persistez dans vos leçons ridicules, j'enlève mes trois enfants de votre école. Combien vous en restera t-il ? Dit-il en un sourire suffisant, certain de sa victoire…
Et sans un mot de plus, il a quitté la classe.
Je me suis assis au bureau, au bord de la nausée. Les monstres de ce genre doivent-il toujours avoir raison?
J'ai senti, soudain sur mes genoux, la gueule de mon chien. Il a peçu ma tristesse. Il me regarde de ses yeux doux qui me disent de ne pas trop m'en faire.
Tu vois dans quelle histoire tu m'as embarqué en allant voler ce lapin ?
Il a soupiré… et c'était déjà l'heure de classe.
Les enfants sont rentrés. Dire que j'ai été efficace cette matinée serait exagéré. Il n'y a pas eu de leçon de morale, il faut que je prenne le temps de réfléchir, si j'y arrive. Je me sens désemparé, bien seul et malheureux.
Lundi
Les ennuis continuent… Je viens d'apprendre qu'une parente d'élève essaie aussi de lancer une pétition pour demander mon départ. D'après elle, je délaisse "le programme scolaire" et perds mon temps à venir en aide à une femme qui est la honte du bourg.
Mais pourquoi les gens sont-ils si méchants ?
Tu vois, je me plaisais dans ce village, mais je crois que de toute façon je partirai. Je me demande même si je suis fais pour être enseignant ? Suis-je si mauvais ?
Jeudi matin
Dès la porte de la classe franchie, deux enfants sont venus demander un rendez-vous pour leurs parents. Que me veulent-ils encore ? Il me faudra attendre ce soir dix huit heures pour le savoir, encore une journée d'inquiétude… Je me sens de plus en plus mal. J'étais si heureux parmi ces élèves et voilà que tout est brisé. Cette communion d'esprit que j'avais réussi à créer et qui était la source de mon bonheur ne peut plus exister. Je sais que les enfants, eux ont toujours une totale confiance en moi. Ils ont essayé plusieurs fois de relancer la discussion concernant l'aide à apporter aux démunis mais j'ai prétexté le retard dans le programme pour ne pas donner suite à leur souhait. Suis-je lâche ? Je me sens seul, je n'ai personne à qui parler. Je sens que je ne pourrai tenir bien longtemps ainsi.
Jeudi soir
A l'heure prévue, j'ai vu les deux pères traverser la cour. Leur air soucieux m'inquiétait déjà. Ils ont frappé à la porte et sont entrés. Halés, mal rasés, pantalon de travail maculé, mains puissantes calleuses, je les sentais assez mal à l'aise dans une classe.
Vous vouliez me parler ? Dis-je ?
S'ils pouvaient se douter, eux que mon cœur allait exploser.
Oui, dirent-ils en me regardant dans les yeux. C'est à propos de Marie Penhoat.
Oui ?
Nous savons que cette histoire t'a attiré des ennuis. On est venu te dire qu'on est avec toi. Louis, est plombier, moi je suis couvreur, on veut bien retaper les murs et la toiture de la maison de Marie Penhoat et aussi installer une arrivée d'eau et un évier.
Comment cacher mon excès de sensiblerie et les larmes qui brouillent mes yeux ? J'ai la gorge nouée, je ne peux parler. Je me contente de leur serrer vigoureusement la main pour qu'ils comprennent combien je suis touché par leur geste.
Je vous remercie, je vais réfléchir, mais pour le moment je ne sais ce que je dois faire. J'ai déclenché une telle pagaille dans le bourg avec cette histoire.
Oui, nous savons, mais c'est toi qui as raison Yvan, ne cède pas, on est avec toi.
Vendredi
Ça continue !!! Mais ça ne finira donc jamais ?
Vers quinze heures, visite surprise de l'Inspectrice. Inspection en règle de mon travail, puis lorsque les enfants sont partis à 16 h 30, un entretien que nous allons qualifier de "serré". Au début, c'était des remarques, disons "normales" puis, petit à petit, je me suis rendu compte qu'elle avait particulièrement approfondi mes fameuses leçons de "morale" et qu'elle cherchait maintenant le moyen de me prendre en faute. Alors comme une bête blessée, j'ai réagi en faisant front :
Allez, Madame l'Inspectrice, lui ai-je dit, soyez franche, toute cette histoire d'aide à apporter à Marie Penhoat est arrivée à vos oreilles. Un parent vous a demandé d'intervenir ?
Cela ne vous regarde pas, Monsieur Coz, m'a-t elle répondu en essayant de conserver une voix posée mais je la percevais maintenant agressive.
Je pense pourtant que cela me regarde, et même beaucoup. Lui ai-je répondu, sur un ton sans doute trop nerveux, ce qui l'a certainement fort incommodée.
Monsieur Coz, je pense que vous avez agi à la légère en mêlant les enfants qui vous sont confiés, à cette histoire d'aide à une "clocharde".
Mais, Marie, n'est pas une clocharde ?
Ce n'est pas ce que mon enquête m'a permis de découvrir. De plus, monsieur, vous n'êtes pas sans savoir qu'il s'agit d'une femme de mauvaise vie qui a même réussi à semer le trouble dans des familles de gens…
Respectables ? Oui, vous voulez sûrement parler de ces notables bien pensants, dont le pauvre grand-père, a bien failli s'installer chez cette femme ?
Ne soyez pas insolent, monsieur Coz. J'ai bien analysé vos leçons dites "de morale" et laissez moi vous dire qu'elles portent bien mal leur nom. Il s'agit plutôt de leçons d'incitation à fréquenter des gens de morale douteuse. Ah ! Vous en trouvez, vous des modèles pour les enfants qui vous sont confiés ! Si je vous laissais faire, en quelques années, par votre faute, cette commune verrait son école fermer. Je dois donc vous dire que je trouve votre comportement pédagogique pour le moins léger… et sachez bien, Monsieur Coz, que je ferai mon rapport en ce sens.
Sur ces mots, elle a quitté la classe et je suis resté là, anéanti une fois de plus.
"Eh bien, il ne fait pas bon fréquenter les pauvres gens, me dis-je. Mais quand et comment toute cette histoire va-t-elle s'arrêter. Je suis révolté et dégoûté. Me voilà avec un conflit de riches bien pensants contre les pauvres et les ouvriers au sein de mon école. Mais qu'ai-je fait de si monstrueux ?"
Cette fois je suis décidé. Je vais demander un autre poste dans un autre village et si je découvre les gens aussi mauvais, je changerai de métier.
Fridu a une nouvelle fois posé son museau sur mes genoux, il me regarde dans les yeux et soupire.
Oh tu peux faire ton câlin, maintenant, lui dis-je. Sais-tu au moins dans quelle misère tu m'as mis ?
Samedi bien après la tombée de la nuit
Quelqu'un frappe à ma porte :
- Entrez ! Ah ? ...
Cette interrogation m'a échappé en découvrant dans l'entrebâillement de la porte… l'abbé Kermeur, le curé du village.
- Je peux entrer me demande-t-il ?
- Bien sûr lui répondis-je… Asseyez-vous.
- Tu te doutes de ce qui m'amène ?
- Je pense… vous venez, vous aussi certainement, hurler avec les loups ?
Mon ton est très désagréable mais je suis à bout.
Il ne relève pas l'attaque et m'observe un instant silencieux.
- Détrompe-toi Yvan. Je suis effectivement au courant de toute cette histoire mais j'ai honte pour tous ces gens qui t'accusent injustement. Je voudrais bien t'aider.
- M'aider ? Lui dis-je incrédule ? Vous voulez ma mort ?
Il sourit devant cette nouvelle provocation.
- Je sais bien que si je t'apporte franchement mon concours tu seras "grillé". On t'accusera même de connivence avec "les curés" ce qui va hâter ta perte. C'est d'ailleurs pour cela que j'ai attendu la nuit pour venir frapper à ta porte.
- Alors qu'elle aide pourriez-vous bien m'apporter, à part votre soutien moral auquel je suis sensible, notez le bien!
- Acceptes-tu que nous discutions un moment ?
- Naturellement. Vous voulez prendre quelque chose ? Mais je n'ai que de l'eau et du jus de fruits.
- Un jus de fruits, ça ira bien…
- Je le sers souriant intérieurement, pensant que l'abbé Kermeur, grand amateur de vins fins, commençait ici, chez le mécréant du village, son chemin de croix, en buvant de l'eau.
- Il faut que je te dise tout de suite, Yvan, ce qui motive ma conduite. Vois-tu, je ne le fais même pas pour te venir en aide. Lorsque j'ai appris tes ennuis, au début, tu le devines bien, j'étais même plutôt content… Nous resterons toujours des frères ennemis n'est-ce pas ? Dit-il en souriant et en me regardant au fond des yeux.
Je réponds à son sourire, la franchise de cet homme me plait. Il poursuit :
Et puis, je suis resté spectateur silencieux de cette cabale qui s'est développée contre toi, me disant que les laïcs ne valaient décidément pas plus chers que quelques-uns de mes paroissiens.
Il s'est tu, poursuivant intérieurement sa réflexion. Je respecte son silence et attends patiemment qu'il poursuive. Il soupire soudain et reprend :
C'est ce matin en me rasant, que quelqu'un m'a parlé. Tu sais, celui que toi tu ne peux entendre, pauvre mécréant ! Il m'a dit "Tu n'as pas honte de laisser ce pauvre Yvan…"
- Il me connaît ?
- Arrête de plaisanter… Il m'a dit "Mais c'est toi qui devrais être à sa place. C'est toi, le prêtre, c'est toi qui dois secourir les malheureux. La pauvre Marie, tu ne l'as même jamais aidée." Je pense qu'il devait être vraiment en colère parce qu'il m'a dit aussi "c'est plus agréable n'est-ce pas de prendre ses repas dans des familles bourgeoises que de partager le maigre repas de Marie ? C'est toi, qui devrais être celui qui chaque matin va lui tirer l'eau du puits."
Là, je me suis senti soudain couvert de honte. Voilà la raison de ma visite. Comprends bien Yvan, je ne viens pas t'aider. Je viens essayer de me racheter.
- Ça, monsieur le curé, ça va être difficile. La voix d'un mécréant, ne doit pas peser beaucoup là-haut !
- Arrête de plaisanter Yvan. Je viens me racheter à mes propres yeux. Je sais l'ampleur prise par cette histoire et le désarroi dans lequel tu te trouves.
- Oh, vous ne connaissez pas tout.
- ?
- J'ai eu la visite de l'inspectrice, cet après midi. Je vais avoir le droit à un rapport désastreux pour avoir mis l'existence même de l'école publique du village en danger.
- Ton rapport passera par l'inspection académique ?
- Oui, certainement
- Alors ne t'inquiète pas, j'en fait mon affaire ?
- Vous avez vos entrées à l'inspection académique ? Mais vous avez tout infiltré alors !!! Ça ne m'étonne plus que tout aille si mal !
- Il se contente de me sourire, satisfait dans le fond, de montrer l'étendue de la puissance des "cléricaux"
- Bon, Yvan, je suis venu te prévenir que je vais mener une attaque foudroyante contre ton camp. Ceci afin de les obliger à se regrouper autour de toi, quitte à chasser les quelques brebis galeuses qui sont la cause de tes ennuis. Ça te va ?
- Que comptez-vous faire ?
- Tu verras… sois simplement prêt à réagir le moment venu.
Nous bavardons fort tard dans la nuit, de choses et d'autres. Nous partageons les mêmes points de vue sur des tas de choses. Je m'aperçois aussi que sa solitude est bien aussi grande que la mienne et il m'avoue que bien souvent ses ouailles lui mènent la vie bien dure. Lorsque nous nous séparons, nous sentons bien que nous aurions pu être amis mais que nos chemins resteront toujours séparés.
N'oublie pas Yvan, ça va être violent, ce qui devrait souder tes parents autour de toi et ton école. J'espère que ça t'aidera à repartir du bon pied.
Lorsqu'il a disparu dans la nuit et que je referme ma porte, je me sens le cœur plus léger. Voilà une aide pour le moins inattendue. "Les voies du seigneurs sont impénétrables" me dirait "mon ennemi héréditaire!!! "
Lundi matin
Gros attroupement de parents devant l'école, les discussions se poursuivent après l'entrée en classe des élèves, les mines sont graves. Le recteur Kermeur aurait-il lancé son attaque ? Je sens encore l'anxiété m'envahir ! Je m'en veux, je ne vais pas encore être au mieux avec mes élèves... Ah, si on pouvait me laisser enseigner tranquillement que je serais heureux.
Lundi midi
Au courrier je découvre une enveloppe épaisse, sans marque extérieure postée à Landerneau. J'ouvre, je découvre une écriture, régulière, fine, sur plusieurs pages photocopiées. Intrigué, je commence à lire :
"Mes bien chers frères, …"
C'est le sermon prononcé par l'abbé Kermeur, à la messe du dimanche !
- Ecoute ça Fridu, tu vas me dire ce que tu en penses :
"… vous n'êtes pas sans savoir que notre commune est secouée en ce moment par une violente polémique envers un mécréant, que je ne vois bien sûr jamais en ce lieu saint. Nous devrions donc nous en réjouir… mais attention, mais bien chers frères, ne nous arrêtons pas à des considérations trop superficielles et posons-nous la question : Ce que fait cet homme, n'aurait-il pas été de notre devoir de chrétien de le faire ? La charité ne devrait-elle pas être pour nous une chose quotidienne, aussi naturelle que les battements de notre cœur, aussi vitale pour nous que l'air que nous respirons ? Et au lieu de cela qu'avons nous fait, nous chrétiens qui nous rassemblons chaque semaine dans notre église, oui, qu'avons nous fait ? Nous avons souri des ennuis de qui faisait le bien, nous avons même applaudi à ses malheurs, nous nous sommes rangés, il faut bien le dire, du côté de ceux qui vivent dans l'aisance, de ceux qui ont de l'argent. Non seulement nous n'avons pas tendu une main secourable à ceux qui n'ont rien, mais encore là, en ce moment, nous tentons de nuire à ceux qui font le bien… pensez-vous que là haut, le seigneur qui vous regarde soit fier de vous ? de son église ? de son abbé qui jusqu'ici comme vous est resté spectateur plutôt heureux de contempler le malheur des autres ! Jusqu'à ce que la honte recouvre mon visage et qu'une voix ait hurlé à mon oreille de sourd "mais vous êtes des monstres dans cette paroisse !!! Mais qu'est ce que c'est que cette église qui se moque des faibles et des mal habillés ! Pensez-vous gagner un jour le ciel en agissant de la sorte ?" Oui, mes frères la honte, le rouge de la honte devrait couvrir nos visages, nous ne devrions même plus oser nous regarder dans la glace ! Que nous laissions les sans dieu se comporter de la sorte, ça je le conçois, mais nous, ne sommes-nous pas des chrétiens, ne devrions-nous pas être sensibles au malheur des autres et toujours tendre une main secourable ? L'enfer, voilà ce qui nous guète tous ici si nous ne réagissons pas immédiatement. Prenons le relais des mécréants, montrons-nous généreux, compréhensifs, soyons à l'écoute des autres, rejetons les brebis galeuses qui nous entraînent sur les chemins de l'enfer. Reconnaissons le bien, même s'il est fait par ceux qui ne fréquentent pas notre église, ces mécréants qui sont parfois plus chrétiens que nous dans leur comportement.
Voilà, ce que je devais vous dire ce matin pour que vous puissiez réfléchir et réagir avant qu'il ne soit trop tard. Oeuvrons tous ensembles pour que le calme revienne dans notre commune, redevenons charitables et compréhensifs en un mot redevenons ce que nous n'aurions jamais du cessé d'être… de bons chrétiens…
Amen"
Alors chien ? Comment dois-je réagir maintenant ?
Couché, le museau sur les deux pattes, il ouvre paresseusement un œil. La lecture de sermon l'a endormi !
Je saisis un papier sur lequel je griffonne une réponse que je posterai en soirée :
"Si après un tel sermon, l'évêché vous cherche des ennuis, faites moi savoir… j'interviendrai… discrètement !!!
Merci quand même.
Le mécréant"
Mardi matin
Nouveau "grand conciliabule" des parents à la porte de l'école… et nouveau choc émotionnel, Blandine me tend un mot. Son père me demande de remettre à sa fille un certificat de radiation concernant ses trois enfants. La journée commence bien !
Le sermon ne semble pas avoir eu l'effet escompté, à moins qu'il s'agisse là, de la brebis galeuse à éloigner ?
Jeudi matin
Deux mères de famille se présentent à la porte de la classe, avant les cours. Elles demandent à me parler. Nouveau stress, que me veulent-elles ? Encore des mauvaises nouvelles ? Elles entrent immédiatement dans le vif du sujet :
- Les parents se sont réunis hier soir, toujours à propos de l'histoire de Marie Penhoat.
Je reste silencieux, j'attends…
Les débats ont été bien vifs, même violents. Et pour finir, nous avons mis en minorité notre président borné qui est parti en claquant la porte.
- Oui, et avec ses enfants, dis-je. J'ai fourni les certificats de radiation pour ses trois enfants, aujourd'hui même.
- Il fallait s'y attendre. Mais bon, la situation est maintenant plus saine et nous venons au nom de l'association, vous présenter nos excuses. Nous avons décidé d'organiser une fête et tout l'argent recueilli servira à apporter une aide à Marie. Nous aimerions que les enfants puissent y participer.
Je reste silencieux, une boule me noue la gorge. Devinant mon émotion les deux mamans décident de se retirer :
- Nous vous laissons réfléchir, nous passerons prendre votre réponse ce midi, dit l'une.
N'oubliez pas, monsieur, que nous sommes désormais tous à vos côtés.
Elles sortent, referment la porte. Resté seul, je me tourne vers le tableau noir, comme pour cacher mon émotion à la classe pourtant vide et n'en pouvant plus, je pleure… je pleure… je pleure…
Je retrouve enfin plus heureux mes élèves mais je ne peux dire que je suis totalement heureux. Trois places non occupées me rappellent que j'ai perdu des élèves gentils, courageux, attachants. Mais, qu'y puis-je ?
Jeudi soir
A peine les enfants ont-ils quitté l'école que le maire frappe à la porte.
Tu as cinq minutes Yvan ? Je dois te parler.
Nous asseyons face à face, chacun à une table d'écolier.
Tu devines bien ce qui m'amène ? Hier soir, il a fallu réunir de toute urgence le conseil municipal. Ah, ça, tu as réussi à mettre la commune sans dessus dessous avec ton idée d'aider Marie Penhoat.
Mais, je n'y suis pour rien…
Un peu tout de même, je pense. Toi, un athée notoire, tu as même réussi entraîner le curé et ses ouailles dans cette histoire. Je me demande comment tu t'y es pris…
C'est certain, ça fait mauvais effet, la municipalité communiste, sensée défendre les faibles, se montre moins généreuse que la cure…
Ah, ne te fou pas de moi, s'il te plaît, tu sais bien que j'ai proposé de la reloger dans un appartement neuf, au bourg.
C'est idiot.
Comment ça, idiot ?
Eh oui, vous ne vous rendez pas compte que sa vie est là-bas dans sa maison entourée de son jardin, à s'occuper de ses quelques animaux.
Bon, inutile de revenir là dessus, tu as gagné, avec l'aide de l'église, mais tu as gagné. Ceci étant, nous ne sommes pas plus riches pour autant. Comme toute la population semble s'y mettre, vois si tu peux gérer tout ça. Nous, nous ne pourrons apporter d'argent mais nous mettrons à votre disposition les locaux et les ouvriers de la commune pour assurer "l'intendance". Ça te va ?
Mardi soir
Dans une salle municipale, chose à peine imaginable, sont regroupés autour d'une même table : responsables paroissiens, parents de l'école publique, le maire et plusieurs des ses adjoints communistes. Je glisse à l'oreille de l'abbé:
Pour marquer l'importance de ce congrès œcuménique, vous auriez du mettre une soutane, l'effet aurait encore été plus saisissant.
Le visage rayonnant, il ne dit mot, mais pose la main sur mon épaule.
A une heure du matin, rentrant à la maison, je réveille mon chien pour lui expliquer que tout est réglé, que les tâches sont définies et que ce sera une grande fête avec le concours exceptionnel du bagad de Quimper (parce que la sœur de la présidente des parents des élèves a comme copain le responsable de… ? Enfin, je ne sais plus très bien, mais c'est quelqu'un de très, très important.)
Il baille à s'en décrocher les mâchoires, mais il reste patient et fait semblant d'écouter. C'est la moindre des choses parce qu'il sait qu'il est quand même à l'origine de toute cette histoire !!!
Dimanche trois semaines plus tard
Il est 15 h, je suis bien fatigué parce que la nuit dernière a été bien courte.
Hier, c'était la fête tant attendue. Il y a eu foule et beaucoup de monde des communes environnantes. Il était bien minuit lorsque tout s'est terminé. Tous les responsables se sont ensuite réunis dans la sacristie de l'église pour faire les premiers comptes. Il semblerait que nous ayons récupéré 16000 € tu imagines ce que représente une telle somme ? Nous allons vraiment pouvoir effectuer de gros travaux sur la maison de Marie.
Mercredi matin
La somme ayant été confirmée, les divers responsables m'ont demandé d'aller annoncer la bonne nouvelle à Marie et voir avec elle quand il sera possible de commencer les travaux. Je quitte la maison vers neuf heures, Fridu me suit satisfait de partir si tôt en promenade. J'emprunte un long chemin creux bordé de talus très élevés mais le soleil le pénètre juste dans son axe. En fait, je marche la lumière dans les yeux, j'y vois comme le symbole de la bonne nouvelle que je vais annoncer. Je respire profondément un air frais ampli des mille parfums de la campagne. Me voilà totalement réconcilié avec mon village et sa nature. Je me sens heureux, heureux, heureux.
La petite maison de Marie m'apparaît bientôt. La porte est grande ouverte si bien que je ne frappe pas. J'appelle :
Marie, est-ce que je peux entrer ?
Ah, c'est toi Yvan ? Tu es bien matinal ce matin. Entre, je vais t'offrir un café.
Je peux rester le prendre dehors, au soleil, Marie ?
Ah, si tu veux, assieds-toi sur le banc devant la fenêtre. J'arrive.
Elle apporte d'abord deux énormes bols un peu ébréchés qu'elle pose sur une pierre qui sert de table. Elle disparaît encore dans la maison et revient avec une cafetière émaillée. Elle remplit les bols à ras bord d'un liquide bouillant, marron noir, ramène sa cafetière dans la pièce et vient s'asseoir sur le banc à côté de moi.
Nous restons là silencieux, absorbant, par tous nos sens, les cadeaux que nous offre la nature : la tiédeur du soleil, le chant des oiseaux, les mille couleurs des feuillages, des fleurs, les parfums… (euh, un peu altéré quand même la qualité du parfum !) Ce qui me ramène à la réalité de ma visite.
Tu vis vraiment dans un cadre magnifique, Marie.
Oui, Yvan, et ils voudraient me chasser de ce paradis.
Tu sais, Marie, je viens t'apporter une nouvelle qui va t'enchanter ?
Ah ?
Je lui raconte en quelques mots la mobilisation des habitants du bourg et de la municipalité. Je lui explique qu'elle va si elle le désire pouvoir réparer sa toiture, installer l'eau courante dans sa cuisine, améliorer son chauffage… enfin, à elle de réfléchir parce qu'elle dispose d'une main d'œuvre gratuite et de 16 427 Euros pour effectuer ses travaux.
Euros ? Me dit-elle.
Ça doit faire plus de 100 000 F Marie, si ça te parle plus.
100 000 F ? Tu es fou Yvan. Qu'est ce que tu me racontes là ?
La vérité, Marie. Toute la population s'y est mise, c'était une fête énorme.
Je vais reprendre du café, me dit-elle.
Elle se lève, pénètre dans sa maison et au même instant, je perçois un bruit sourd, comme une masse qui tombe. Inquiet, je me lève d'un bond.
Tu as un problème Marie, quel est ce bruit ? Que s'est-il passé ?
Ne recevant pas de réponse, je me précipite à l'intérieur et je trouve la pauvre femme, évanouie sur le sol.
Marie ? Marie ? Marie ? Que t'arrive t-il ? Dis ? Réponds-moi ?
Je tapote ses joues, mais elle reste inconsciente. Je réalise alors qu'elle est allongée sur la terre battue et que je ne peux la laisser là. Avant d'appeler du secours, je décide de la porter sur son lit qui se trouve à un mètre à peine. Je m'accroupis, passe un bras sous ses jambes, l'autre sous ses épaules et la soulève… difficilement, parce qu'en réalité, elle est très lourde. Je fais un pas en direction du lit et… je glisse, je tombe et la pauvre vieille se retrouve à nouveau par terre. Cette fois, le choc l'a réveillée. Elle ouvre les yeux en gémissant et me découvre à genoux au-dessus d'elle.
Yvan ? Qu'est ce qui m'est arrivé, Yvan ?
Et comme elle essaie de bouger, elle gémit encore :
Ah ! J'ai mal à la hanche, je ne peux plus bouger. Yvan, j'ai la jambe cassée !
Et comme je reste là comme un idiot à la regarder, elle me dit :
Appelle du secours, Yvan, j'ai la jambe cassée.
Tout de suite, Marie.
Une heure plus tard, la pauvre femme prend le chemin de l'hôpital dans l'ambulance des pompiers… et moi je suis malade, malade, malade… mais pourquoi ai-je voulu la porter ? Cette histoire ne finira donc jamais ?
Le chien suite... 15
Quelle journée, je suis malheureux et chacun me réconforte, en me disant, qu'à cet âge, les fractures du col du fémur sont très fréquentes et que ça peut se produire comme cela sans raison apparente. Je me garde bien d'avouer que c'est moi qui lui ai cassé la jambe !
Le soir, j'ai téléphoné à l'hôpital. L'opération s'est bien passée, il suffit d'attendre maintenant qu'elle récupère, me dit-on. Je suis tranquillisé, mais pas plus fier de moi pour autant.
Jeudi soir après la classe
Je frappe à la porte de la chambre de Marie. J'ouvre, je la reconnais à peine, ses cheveux blancs, coiffés en un chignon impeccable.
- Ah ? Yvan, c'est toi, entre.
- Bonjour Marie, alors comment te sens-tu ?
- Très bien, très bien Yvan.
- Ça n'a pas été trop douloureux ?
- Ah ! Si !
- Tu as beaucoup souffert ? Marie.
- Ah ne m'en parle pas, mon pauvre Yvan. A peine rentrée à l'hôpital, on m'a fait prendre une douche et puis, je suis entrée en salle d'opération. Tu sais, on ne m'a pas endormi, juste une péridurale pour que je ne souffre pas.
- Et ça n'a pas marché ? Si tu dis que tu as souffert ?
- Ah, non, l'opération, là j'ai pas souffert.
Et comme je reste la regarder, interrogateur, elle poursuit :
- Non, c'est pas ça le plus terrible.
- ?
- Sois disant, pour que tu ne t'inquiètes pas durant l'opération, on te met un casque sur les oreilles, avec de la musique… enfin, de la musique… poursuit-elle l'air catastrophée.
- Et alors ?
- Alors, mais, c'était affreux mon pauvre Yvan. Du Mozart, qu'ils m'ont dit que c'était… une musique, tu n'as jamais rien entendu de si terrible !!!
- Mozart ? Affreux ?
- Ah ! Oui alors ! Je leur ai dit, "arrêtez-moi ça tout de suite, si vous ne voulez pas que je meure pendant l'opération !"
- Tu leur as dit ça ? Et c'était ça ta terrible souffrance ? Essayant de garder mon sérieux, je poursuis... Et alors ?
- Ben alors, ils ont enlevé le casque.
- Et c'était mieux ?
- Ah, oui ! La scie, le marteau, même la perceuse, ça je connais… Tu sais, mon pauvre mari m'a quitté depuis longtemps, mais il était menuisier et ça m'a replongée dans l'atmosphère de son atelier, pendant deux heures… Là, j'étais bien.
- Ah, Marie, je t'adore, lui dis-je…
Mercredi suivant, le matin
Je pénètre dans la chambre de Marie. Elle m'accueille avec un sourire épanoui.
- Yvan, me dit-elle, tu te préoccupes beaucoup trop de moi. Tu es là chaque jour, à m'apporter des gâteaux, des fleurs. Je ne veux plus rien accepter. Et quitte cet air si triste. Je ne suis pas mourante, tout de même. Regarde, je me lève déjà et je fais quelques pas. Dans quelques mois, je t'assure, il n'y paraîtra plus.
- Ce n'est pas ça Marie, j'étouffe…
- Quoi ? Tu es malade Yvan ? Mais alors, tu dois te soigner. Dis moi ce que tu as, je te dirais les tisanes que tu pourras préparer à partir des plantes de mon jardin.
- Non…
- Quoi non ? C'est le moral qui est atteint ? Pour ça aussi tu sais, j'ai ce qu'il faut.
- Marie, écoute-moi, il faut que je t'avoue quelque chose de grave et après tu auras même le droit de me haïr.
- Allons, Yvan, je ne me trompe jamais sur les gens. En toi, j'ai une totale confiance, tu appartiens à la catégorie des gentils Yvan. Que peux-tu avoir de si terrible à m'annoncer ?
- Ecoute, Marie, je vais te le dire, je ne pourrais plus vivre si je garde pour moi cette énorme bêtise.
- Allez, Parle Yvan, je t'écoute. Dit-elle en prenant ma main.
- Voilà, Marie, C'est moi qui t'ai cassé la jambe.
- ??
- Oui, en rentrant dans ta maison, tu as eu un malaise. Tu t'es évanouie et tu es tombée inconsciente sur le sol. J'ai voulu, pour que tu sois plus à l'aise, te porter dans ton lit.
- Et ? Demanda Marie.
- Et j'ai glissé sur le sol humide, je suis tombé et je pense que c'est lorsque tu es arrivée au sol, que ta jambe s'est cassée.
Prise d'un fou rire incontrôlé, Marie hoquetait
- Ah ! Mon chéri, voilà, ça t'apprendra à serrer des vieilles dans tes bras…
Cramoisi, j'attends patiemment qu'elle se calme, mais elle rit, rit, rit… sans pouvoir s'arrêter… et soudain… je la vois s'affaisser sur son oreiller ! Elle s'est encore évanouie !
- Marie ! Marie !
J'appuis frénétiquement sur la sonnette pour appeler du secours. Un interne arrive, il réagit prestement…
- Vous voulez sortir un moment dans le couloir, me dit-il ?
Et voilà, je suis effondré, effondré… Je m'assieds sur une chaise, la tête dans les mains… et je sursaute lorsqu'une voix me dit :
- C'est bon, monsieur, vous pouvez rentrer. Madame Penhoat a récupéré. Vous êtes vraiment sa providence. Voilà deux fois déjà, que vous venez à son secours ?
- Euhhh… oui… je n'ose pas démentir mais je rougis jusqu'aux oreilles.
Je rentre dans la chambre. Marie a retrouvé ses esprits.
- Allez, viens, mon chéri, me dit-elle, et ne te tracasse plus avec ça. Tu sais, à mon âge les os peuvent casser comme du verre et parfois sans raison aucune. Le médecin m'a même dit que c'est probablement parce qu'il s'est cassé que je suis tombée.
- Oui, Marie, je suis soulagé d'avoir pu t'avouer cette maladresse, je ne vivais plus.
- Ne t'inquiète plus Yvan, ce sera un secret entre toi et moi.
- Merci, Marie, lui dis-je en serrant ses deux mains dans les miennes.
Ses yeux s'embuent et nous changeons volontairement de conversation pour masquer notre émotion.
Huit mois ont passé
Avril 2 002
Depuis déjà quatre mois, Marie a regagné sa maison. Elle a failli ne pas la reconnaître. La toiture a été arrangée. Sa cuisine possède maintenant un évier avec eau courante (nous avons installé une pompe électrique dans son puits pour monter l'eau), un sol carrelé et un superbe fourneau… qui chauffe trop (d'après elle.) Nous lui avons aussi installé une petite cabine de douche.
Moi, maintenant, je passe chaque jour chez elle, ce qui me permet de dire bonjour… à mon chien ! Cet animal, s'est installé chez Marie, considérant sans doute que la nourriture y est meilleure !!!
09:30 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : contes
23.11.2006
La chèvre
La chèvre...
25/08/00
Voilà, je viens de m'installer dans le petit logement situé juste au-dessus de ma classe. Si tu savais, comme elle est extraordinaire cette petite école. De ma fenêtre j'aperçois les Monts d'Arrée. Un véritable bonheur, renouvelé chaque matin. Tu sais, lorsque le chant des oiseaux me réveille, que je découvre en ouvrant mes volets les monts encore sombres enveloppés d'une brume matinale et que je respire cet air encore frais, c'est un tel bonheur que je me dis que je ne regagnerai jamais plus la ville et encore moins cette banlieue où j'ai toujours vécu. Tu vois, je n'avais jamais connu la campagne et j'ai déjà l'impression de m'y sentir chez moi.
Peut-être un jour accepteras-tu de me rejoindre.
30/09/00
Je me plais tellement ici, que je viens d'acheter un terrain. Comme il est en friche, mon voisin, (en fait, le fermier qui m'a vendu le champ) a proposé de me vendre aussi une chèvre. D'après lui, elle se chargera de nettoyer les talus et les broussailles sans que je n'aie plus à m'occuper de rien. Je l'ai donc installée au bout d'une corde et il me suffit de la déplacer chaque jour et de lui fournir un peu d'eau. Tu vois, n'est-ce pas merveilleux la campagne… même le nettoyage se fait tout seul !
Le 05/10/00
Voilà presque un mois que ma petite chèvre travaille vaillamment en se nourrissant de toutes les ronces qui bordent les talus. J'ai étudié quelques livres concernant la vie de cet animal rustique et ils disent qu'en octobre il serait bon de l'amener au mâle afin qu'elle ait ses petits en février juste avant les beaux jours. Il est donc tu vois, bien temps que je lui trouve "un mari" !!!
Le 25/10/00
Quelle journée !!! Il faut tout de même que je te la raconte…
Voilà, j'ai trouvé un mâle pour ma chèvre, mais il réside dans une ferme éloignée, (à cinq kilomètres environ). Il a donc fallu que je l'y conduise en voiture. Dès mon repas terminé, vers treize heures, je me suis dit que j'avais le temps de régler cette affaire avant de retourner en classe. Je l'ai donc portée pour la mettre dans le coffre… Elle était un peu réticente. J'avais beau lui expliquer où elle allait, elle ne voulait rien entendre. (A moins qu'au contraire, elle ait compris où elle allait, va savoir ?). J'ai du appuyer un peu sur la tête pour pouvoir fermer le coffre, mais bon… Lorsque nous sommes arrivés, le fermier m'a expliqué que le mâle se trouvait en contrebas du champ, près de la voie de chemin de fer. Il m'a dit que je n'avais qu'à lui présenter la chèvre et qu'après, normalement ils se débrouillaient tout seul.
J'ai donc parcouru une centaine de mètres, traînant ma chèvre au bout d'une longe. Comme elle ne savait pas que c'était jour de noce, elle ne se pressait pas et grignotait les ronces le long des talus. J'étais constamment obligé de la traîner. Au bas du champ, nous avons découvert une masse sombre qui dormait "à poings fermés"… (je n'ai pas trouvé l'expression qui convient pour les chèvres !)… Il a donc fallu que je le réveille. Confiant, je lui ai un peu secoué les côtes, afin de lui présenter sa belle. Il a ouvert les yeux, il s'est mis sur ses pattes et là j'ai réalisé la taille de la bête. Elle était bien aussi haute que moi, puissante, musclée et possédant des cornes énormes, acérées comme des sabres. Lorsqu'il a aperçu la chèvre, ça l'a tout énervé. Il s'est mis à tourner autour d'elle mais la pauvre vierge, effrayée est venue se réfugier contre moi… ce qui ne m'arrangeait pas du tout parce que je voyais bien que ma présence énervait fortement le bouc. Un moment j'ai cru qu'il allait m'embrocher.
Les cent mètres qui me séparaient de la voiture m'ont paru interminables. Il s'énervait, soufflait de colère et devenait menaçant. Nous nous sommes réfugiés dans la voiture (la chèvre et moi)… et nous sommes rentrés à la maison.
Seulement, voilà encore quelque chose que tu ne sais pas : le bouc possède une arme fatale, son odeur !!! Ma chèvre en avait le poil imprégné si bien qu'il m'a fallu rouler toutes les vitres ouvertes… et malgré cela l'air était à peine respirable.
Arrivé à la maison, je l'ai débarquée et j'ai rapidement regagné ma classe. A peine le cours commencé, le petit Nicolas (quatre ans) lève le doigt.
Monsieur, me dit-il, ça pue dans la classe.
Je le regarde un instant sans trop comprendre quand un plus grand s'est exclamé.
C'est affreux, on dirait que c'est l'odeur du bouc !
J'ai réalisé alors que mes vêtements avaient dû aussi s'imprégner de cette puanteur et que c'est moi qui dégageais cette odeur infernale ! Je pense que je suis devenu cramoisi. Il me fallait vite trouver une explication à cette odeur infernale afin, si possible, de ne pas perdre la face.
Effectivement, les enfants, il me semble qu'il règne une odeur bien désagréable dans cette classe. Vous allez retourner jouer un instant sur la cour, le temps que j'aère. Allons, sortez.
A peine sortis, alors qu'ils ne se doutaient même pas que je pouvais encore les entendre, j'ai perçu des propos assassins :
Je te dis que c'est le maître qui pue !
Tu crois ?
J'en suis certain, il doit avoir mal au ventre…
Et les deux garnements de partir d'un fou rire incontrôlable. Que faire ? Je suis sorti le plus dignement possible et de l'air le plus naturel, j'ai regagné mon logement qui par chance se trouve au-dessus de ma classe, laissant les enfants seuls sur la cour. Heureusement à la campagne, ils sont bien sages.
J'ai pris une douche, j'ai changé de vêtements et retour en classe… l'après-midi s'est déroulé normalement.
Quel bonheur, cette vie à la campagne, n'est-ce pas ?
Le 25/10/00
L'aventure continue !!!
Ce matin, tout était normal lorsque je suis passé nourrir ma chèvre… mais à treize heures lorsque je suis retourné la voir elle euh ? pleurait ? hurlait ? gueulait ? … et ça sans discontinuer… Etait-elle malade ? Eh bien non ! Mon ami le fermier m'a dit qu'elle était en chaleur et que si je souhaitais qu'elle ait des petits, c'était le moment de l'amener au mâle. Voilà l'odeur persistante du bouc avait déclenché les chaleurs… Je la détache, mais cette fois d'elle-même, elle se dirige prestement vers le coffre de la voiture… je l'ouvre, hop ! Elle y monte toute seule…
Le mâle nous attendait près de la barrière. Dès que je me suis arrêté, je l'ai vu franchir la clôture pourtant haute au moins d'un mètre cinquante et cela, sans le moindre effort. Il est venu se poster près de la portière. Quand même intimidé, je suis sorti par celle opposée. J'ai rapidement ouvert le coffre et la chèvre a bien vite sauté pour rejoindre "son copain". Ils se sont un peu flairés, leur façon à eux de s'embrasser sans doute et ils sont partis en voyage de noce dans la montagne…
Demain j'irai voir si elle est rentrée. Inutile de te dire que cette fois, j'ai passé sous la douche et j'ai changé de vêtements avant de regagner ma classe.
Le 26/10/00
Ce matin, j'ai déjeuné et dès huit heures je suis parti voir si je pouvais récupérer ma chèvre. Comme j'arrivais, je les ai vus émerger de la brume, ils rentraient seulement de leur escapade… ça c'était réellement ce que l'on appelle une nuit de noce !!!
Je l'ai récupérée en surveillant quand même du coin de l'œil son nouvel époux… mais, il devait être trop fatigué, il ne l'a même pas regardée partir. Cette fois l'odeur était pire que la première fois. J'ai cru que je n'arriverai pas vivant à la maison.
Enfin, ma chèvre était calmée, heureuse dirons-nous… Elle ne semble plus avoir d'état d'âme et elle mange, consciencieusement les ronces du talus.
Cinq mois ont passé…
Le 12 février 2001
Chaque jour depuis déjà une semaine, je dois nourrir ma chèvre. Je ne la sors plus parce qu'une épaisse couche de neige recouvre la campagne. Pour accéder à sa cabane, maintenant, ce n'est pas une mince affaire. Les branches des arbres alourdies, touchent le sol, il faut donc ramper par endroits. On a l'impression d'accéder en quelques lieux secrets.
Ce matin, j'ouvre la porte et comme chaque fois, je lui parle. Elle me répond par un bêlement un peu plus appuyé que de coutume. Elle me regarde, et là, tu devines déjà ce que je découvre… Accrochés à la mamelle deux petits chevreaux à peine nés qu'elle lèche amoureusement.
Quel bonheur, tu l'imagines…
Septembre 2001
Tu vois, j'effectue ma deuxième rentrée dans ma petite école. Cette année j'ai quatorze élèves. Le plus petit à deux ans et j'ai quatre grands au CM2. Le bonheur de vivre et travailler avec ces enfants à la campagne ne me quitte pas, pas plus que cette passion pour ma vie "de fermier".
Octobre 2001
La leçon de chose
Ah, aujourd'hui je me suis encore " embarqué" dans une aventure pas possible ! Écoute plutôt :
Tu sais, ce matin même, j'ai vendu mes deux chevreaux qui étaient déjà bien grands… oui mais, voilà, maintenant, il faudra traire la chèvre deux fois par jour !!! J'ai bien étudié quelques livres, ce qui m'a permis de savoir qu'il fallait un seau pour mettre le lait (quelle découverte !) ainsi qu'un petit banc à la bonne hauteur pour s'asseoir. Comme ils ne disaient rien quant à la technique à employer, j'ai pensé que ça ne devait pas être si compliqué. J'ai donc décidé de joindre l'utile à l'agréable. Voilà, me suis-je dit, je vais mettre en place un type de leçon qu'il serait bien impossible d'imaginer en ville, juge toi-même...
Dès le début des cours, j'ai très habilement commencé par parler de l'utilité de consommer du lait puis j'ai ensuite abordé l'étude des produits dérivés. J'ai demandé aux enfants s'ils savaient comment on fabriquait le beurre, le fromage, les yaourts. Je leur ai ensuite proposé de tenter l'expérience. Nous avons donc décidé de passer le plus vite possible à la pratique. Dès le début de la classe de l'après midi nous nous rendrons au pré afin de traire la chèvre.
A treize heures trente, je suis rentré en classe avec mon seau à lait et le petit banc à trois pieds sur lequel je dois m'asseoir. Les enfants sont tout énervés. Avant de partir j'ai écrit en grand sur le tableau "Nous sommes au Morbic. Leçon pratique : Traire une chèvre" et ceci afin d'informer l'inspecteur de l'Education Nationale si par hasard il nous rend visite.
Les enfants se sont ensuite rangés par deux et nous nous sommes dirigés vers le lieu de notre activité.
Dès que nous sommes rentrés dans le champ, la chèvre est venue quêter quelque nourriture et des caresses. Son pis était vraiment gonflé de lait. Heureusement que j'avais mis cette activité en place !
Confiant, je me suis installé sur mon petit banc, contre son flanc. Les enfants très attentifs se sont mis en demi-cercle pour ne rien perdre de l'opération. J'ai attrapé les mamelles et je les ai mises dans le seau. Là, j'ai ressenti comme une première inquiétude. Tu sais une chèvre, ce n'est pas bien haut, et comme le récipient était profond, les mamelles ont totalement disparu dans le récipient. Je me suis dit qu'elles risquaient bien de tremper dans le lait.
Enfin, il fallait s'y mettre. Les enfants attendaient. Je pince le pis… rien. Je le serre à pleine main… rien. Je recommence… rien. Je tire entre deux doigts… rien. Je recommence… rien… rien… rien… Je sens alors comme un sentiment d'angoisse m'envahir et la sueur couler sur mon front. A ce rythme, à dix sept heures, je n'aurai pas récupéré trois gouttes de lait. Je sens que tout mon prestige aux yeux des enfants va fondre très rapidement et j'entends les commentaires moqueurs de leurs parents. J'essaie de trouver une excuse qui me permettrait de sauver la face…
Vous voulez que je la traie, monsieur ?
Je lève le nez, c'est Yann qui m'a posé cette question. Je l'ai observé une seconde très attentivement craignant qu'il se moque de moi, mais non, il était très sérieux. Les autres enfants non plus ne semblaient pas accorder d'importance à mon incapacité. Pas plus que la chèvre d'ailleurs qui grignotait quelques brins d'herbe.
Tu sais traire, toi Yann ?
Oui, monsieur, j'ai des chèvres à la maison.
J'ai quitté mon petit banc sans un mot. Yann pris ma place et comme par magie, le lait a giclé sous ses doigts. En dix minutes à peine, il a vidé les mamelles. Nous avions bien récupéré un litre et demi de lait. J'ai essayé de bien comprendre sa technique parce qu'il faudra bien que j'y arrive maintenant chaque jour. Heureux nous sommes rentrés à l'école.
Nous avons récupéré des verres à la cantine et nous avons partagé équitablement le lait de notre première traite. Nous l'avons trouvé délicieux.
Le 12 Novembre 2001
Là ce matin, je t'écris pendant la classe… tu vas comprendre !
Je te disais dans une lettre précédente que la production de lait était assez importante et que nous n'arrivions pas à l'utiliser. Nous avons donc décidé de fabriquer du fromage. Nous avons rempli quelques cuvettes de plusieurs litres de lait et nous les avons recouvertes d'un linge. Il a d'abord régné dans la classe, une forte odeur aigre, de lait tourné, assez difficile à supporter lorsque nous franchissions la porte mais heureusement après quelques instants, on ne percevait plus rien et nous pouvions travailler normalement. L'inconvénient c'est que nos vêtements étaient imprégnés de cette odeur et que nous la traînions partout avec nous.
Il y a cinq ou six jours nous avons démoulé une vingtaine de petits fromages et là ils nous ont semblé suffisamment affinés. L'heure de notre réussite allait sonner.
C'est à cet instant précis que l'inspecteur est rentré dans la classe. Il a été complètement conquis par ces séances de travaux pratiques (il faut dire que lui aussi est à son premier poste, qu'il vient de la région parisienne et qu'il est émerveillé par des activités aussi concrètes dans une classe.) Nous avons mangé un petit fromage de chèvre chacun. Ils étaient délicieux. C'était la fête… Mais la nuit qui a suivi, ça a été la défaite ! Vers minuit, je me suis réveillé avec un mal de ventre qui n'a été qu'en empirant. J'ai ensuite été malade, mais malade !!! Le matin, je n'étais toujours pas vaillant, mais je me suis dit que je devais tout de même assurer les cours. Encore barbouillé, livide, j'ai ouvert le portail de l'école. J'ai machinalement vérifié l'heure à ma montre parce qu'aucun élève n'attendait à la porte. Seul sur la cour, je me suis assis sur un banc pour essayer de récupérer encore un peu. Neuf heures, et pas un élève sur la cour ! Et soudain, ça a été le choc lorsqu'une évidence m'est apparue - Et si j'avais empoisonné ma classe entière ?
J'ai encore patienté un moment mais à neuf heures quinze, il m'a fallu me rendre à l'évidence. Personne ne viendrait à l'école !
Une sueur froide me trempait le front et mes mains tremblaient lorsque j'ai formé le numéro du premier élève de la liste. Il fallait pourtant que je sache, je ne pouvais rester dans le doute.
Une sonnerie… dix sonneries… pas de réponse. Deuxième appel… pas de réponse. Douzième… quatorzième appel… Pas une seule famille n'a répondu ! Je sens la panique me gagner. Les enfants seraient-ils si malades qu'il a fallu tous les hospitaliser ? J'imagine que l'inspecteur, lui aussi, est malade mais je ne vais quand même pas prendre de ses nouvelles. J'en recevrai d'ailleurs bien assez tôt !!!
Ah là, là, dans quelle situation je me suis mis !
Même jour 10 H 30
Je suis toujours seul en classe !
J'envisage le pire… les parents, effrayés par mes expériences, se seraient-ils donné le mot et auraient-ils décidé d'inscrire leurs enfants dans une autre école ? Je me sens mal, j'ai une boule énorme sur l'estomac et cette fois, je t'assure, ce n'est pas le fromage de chèvre !!!
Un bruit de voiture !!! Elle s'arrête ! Debout derrière la fenêtre, j'observe… c'est le maire du village. Il pénètre sur la cour… mon cœur va exploser… quelle catastrophe vient-il m'annoncer ? Il grimpe l'escalier, frappe à la porte… je vais me trouver mal !!! Il entre… mon regard se voile, mes oreilles bourdonnent…
- Ah ! Yvan, tu es là ? Me dit-il. Je suis bien embarrassé …
Il doit lire ma frayeur dans mon regard, je m'attends au pire.
- Je viens de m'apercevoir que nous ne t'avons pas invité à notre grande fête du cheval breton…
??
Ben, oui, tous les deux ans, le douze novembre, tous les éleveurs présentent leurs meilleurs chevaux. C'est une telle fête que pas un habitant du village ne manquerait ce concours. Évidemment tu ne pouvais le savoir et nous aurions dû t'inviter.
Alors, tous mes élèves y sont ?
Oh, je pense oui… Allez, viens, je t'emmène, au moins là-bas, tu ne seras plus un maître sans élèves !!!
J'ai suivi le maire, un peu comme un automate. A l'approche de l'hippodrome, mon cœur s'est remis à cogner de plus belle… et si aucun de mes élèves n'était présent !!!
Je pénètre dans l'enceinte, fouillant la foule du regard… et j'aperçois Yann, puis Julie, Manon, Claire et Sandrine. Je commence déjà à compter les présents. Au moins, ils ne sont pas tous malades ! Elles m'aperçoivent aussi et viennent m'embrasser.
Tous vos camarades sont-ils là ?
Oui, oui, monsieur… les garçons sont près du box de "Bayard". C'est un étalon qui appartient au père de Gwendal. Ils pensent que son cheval devrait remporter l







